L’héritier du groupe paternel — Arnaud Lagardère — a des soucis judiciaires et un endettement personnel qui l’obligent à être très accommodant avec sa famille d’accueil, les Bolloré.
« Vincent, c’est mon père. Yannick, c’est mon frère ». Il doit être modérément content, Vincent Bolloré, que son nouveau « fils » soit mis en examen pour des abus de biens sociaux d’un montant de 80 millions d’euros. Surtout que le fiston en question, Arnaud Lagardère, obligé de démissionner, fait déjà appel de son interdiction de gestion et va s’accrocher à son poste de PDG. Ce n’est pas tant la fonction qui l’intéresse que le salaire : 3,5 millions d’euros par an. Le prix du talent, sûrement.
D’aucuns disent « Nono » neuneu, mais c’est tout le contraire. Quand il s’agit de défendre ses intérêts personnels, c’est une épée, et souple, l’épée. Tout le monde rigole de son soudain tournant catho-conservateur. Le voilà qui se transforme en grenouille de bénitier, lui qu’on a connu moins porté sur la génuflexion. En 2017 — c’est si loin —, il se laissait filmer par la presse belge en grande conversation avec la mère de sa femme, la mannequin Jade Forest. Sa belle-mère ironisait sur ses avantageux attributs, saillants sous son pantalon trop moulant. « Ben ouais, qu’est-ce que je fais, je me la coupe ? » répondait-il, hilare. Un grand moment de classe qui a estomaqué tout le CAC 40.
Aujourd’hui, notre nouveau Tartuffe est intarissable sur le baptême de sa fille et sur sa « foi grandissante », ce qui amuse énormément les cadres dirigeants du groupe.

Magouille de bénitier
« Nono est plus malin qu’il n’en a l’air. Bolloré, qui a racheté « Le Journal du dimanche » et Europe 1, y a très vite imposé sa ligne et ses poulains. Mais il n’en avait pas le droit, en tout cas pas avant que Bruxelles ait donné son feu vert au rachat, ce qui s’est fait en juin 2023. Si ces interventions avant le feu vert étaient démontrées, Bolloré risquerait une amende qui pourrait atteindre plus de 900 millions d’euros. Arnaud sert de paratonnerre, avec sa prétendue conversion au catholicisme le plus réac, se gausse un dirigeant du groupe. Il peut faire croire que c’est lui seul qui a fait le ménage à Europe 1 et au « JDD ». Et c’est pour ce service rendu qu’il a été maintenu à un poste à 3,5 millions d’euros par an, car, à part ça, expliquez-moi quelle est sa plus-value… »
Ce qu’il veut avant tout, c’est sauvegarder son ahurissant train de vie. Il y serait parvenu s’il n’avait commis dès son arrivée à la tête de l’empire paternel, en 2003, une erreur gigantesque.
Pour montrer sa « confiance » dans son groupe, il rachète beaucoup d’actions, au prix fort. Il n’en avait nul besoin, son père, avant lui, ayant toujours gardé le contrôle du groupe, avec 5 à 7 % des actions. Mais Nono veut montrer qu’il peut faire mieux, et s’endette à hauteur de 340 millions d’euros, tout en dépensant sans compter, « juste pour vivre comme un milliardaire, alors qu’il n’était qu’un millionnaire surendetté », tacle un vieil ami de la famille.
A partir de là, tout s’enchaîne. Ses investissements dans le sport business sont une catastrophe, mais peu importe, il faut que le groupe crache, encore et encore, pour désendetter Nono le dispendieux.
On brade EADS, les activités industrielles, puis les médias, mais, avant, on se livre à une distribution irraisonnée de dividendes. Pour le plus grand profit de qui ? De Nono, bien sûr, mais aussi de son allié indéfectible, le Qatar, auquel Sarkozy, très présent dans les catastrophiques affaires du groupe, a concocté une convention fiscale l’exonérant totalement de l’impôt sur les dividendes.
« Arnaud a pu maintenir cette politique suicidaire grâce à sa maestria dans sa façon de mener les assemblées générales d’actionnaires, en jouant la carte sentimentale, celle de la fidélité à « Jean-Luc », son père, en leur disant « Le groupe vous aime », puis en mettant en avant Isabelle Juppé, qui travaillait dans le groupe, et Sarkozy », rappelle Christopher Calmann-Lévy, qui a dénoncé ses errements.
Khiroun de secours
Bref, les petits actionnaires se sentaient flattés d’être là. « On leur offrait un beau livre sur le groupe et une coupe de champagne, et ils votaient à 99 %, comme de gentils moutons », rigole un participant.
Aux empêcheurs de tourner en rond, aux journalistes un peu trop fouineurs ou aux analystes sagaces, Nono envoyait son âme damnée Ramzi Khiroun, qui intimidait les uns et menait campagne dans Paris pour discréditer les autres. Pour tous ces services, et bien d’autres, Khiroun est parti avec un petit chèque de 17 millions d’euros.
Et maintenant ? Nono peut compter sur le soutien de Bolloré. Il a encore des actions du groupe, et, d’ailleurs, depuis sa mise en examen, elles ont bondi. Dur pour l’ego, mais doux pour le magot. Ça tombe bien, Jade a flashé sur la dernière Bentley.
Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 07/05/2024