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Total mélange liquides importés et produits de récupération, ameutant FNSEA et écolos…

TOTAL n’a pas la main verte : le géant pétrolier a réussi le tour de force de fédérer agriculteurs et écolos contre le projet d’ouverture, cet été, d’un centre de biocarburant à La Mède, près de Marseille. Sa promesse de commander 50.000 tonnes d’huile de colza aux producteurs français n’a pas dissuadé la FNSEA de bloquer 16 raffineries. Et le syndicat agricole n’entend pas se contenter de cette goutte d’huile. Fort de son investissement de 275 millions d’euros, le raffineur, lui, refuse de jouer les mères Teresa du colza !

Pudeurs de gazole

A l’origine de cette agitation, un dispositif européen, en vigueur depuis 2005. Les pétroliers – « écologie » oblige – ont désormais l’obligation d’incorporer dans leur gazole une dose de biocarburant obtenu à partir de colza, de tournesol, de soja, d’huile de palme ou de graisses animales. En cas de manquement, ils doivent s’acquitter de la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP). A La Mède, le groupe Total fabrique donc lui-même son additif pour obtenir du biodiesel. Cette production nécessite le traitement de 650.000 tonnes de matières premières par an.

Dirigé par Patrick Pouyanné, le mastodonte prévoit d’acheter 400.000 tonnes d’huile végétale brute, dont les trois quarts d’huile de palme importée. Ce liquide bien gras présente l’avantage de coûter de 15 à 30 % moins cher que l’huile de colza hexagonale – d’où l’ire de nos cultivateurs. Mais derrière les palmiers se cache une autre forêt…

Total prévoit aussi – pour compléter – de se procurer 200.000 tonnes d’huiles dites « de seconde génération » : huiles fabriquées à partir de graisses animales ; résidus provenant de l’industrie papetière ou d’huile de palme ; et, enfin, huiles alimentaires usagées – comme celles qui baignent les frites, par exemple.

Après la crise de la vache folle, en 2010, le gouvernement français a cherché à se débarrasser au plus vite des graisses animales issues de l’équarrissage ou des huiles alimentaires des McDo et compagnie. Il a décidé que ces liquides peu ragoutants compteraient double par rapport aux huiles vierges. Ainsi, il suffisait de mélanger 3,5 % d’huile cracra aux carburants fossiles – au lieu de 7 % – pour respecter le seuil de mélange.

Si la nouvelle réglementation a réduit l’effet d’aubaine, celui-ci existe toujours. « Ces huiles (sales) ne représenteront qu’une petite partie de nos approvisionnements, se défend une porte-parole de Total. Nous avons un partenariat avec Suez, qui collectera 20.000 tonnes d’huiles usagées. » Le reste sera importé d’Asie ou d’ailleurs. Oui, l’huile de friture des nems ou des beignets chinois pourra se retrouver dans le gazole hexagonal. Miam !

En pleine friture

Dans son rapport annuel 2016, la Cour des comptes dénonce ce système d’huiles impures comptant double, responsable de « fraudes massives ». Sur le marché, en effet, ces huiles de cuisson usagées se vendent plus cher que les huiles vierges, puisqu’elles permettent au pétrolier acheteur de diviser par deux ses obligations. Des huiles vierges ont donc été vendues à des gogos, certifiées « huile de récupération » !

«Le, double comptage est purement déclaratif; explique Kristell Guizouarn, experte en biodiesel. Les contrôles ne permettent pas de distinguer les types d’huile. » La Cour des comptes européenne a admis que le régime de déclaration volontaire laissait « apparaître des faiblesses ». L’Union européenne a décidé de créer une base de données unique pour garantir la traçabilité des produits.

Il ne s’agirait pas que ces fraudes fassent tache d’huile…

Dessin Aurel – Le Canard Enchainé


Odile Benyahia-Kouider – Le canard enchainé – Mercredi 13 juin 2018