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“La Galipote”, “Heb’di”, “La Lettre à Lulu”, “Médiacité”, “Marsactu”… Des titres méconnus occupent une presse locale parfois confidentielle mais pourtant nécessaire.

Sans eux, les circonstances de la mort de Naomi Musenga n’auraient pas éclaté au grand jour. La famille de la jeune fille décédée après avoir appelé le Samu s’est adressée à eux afin qu’ils diffusent l’enregistrement de l’échange entre Naomi Musenga et une standardiste.

  • « Les Alsaciens nous appellent régulièrement, confirme Thierry Hans, fondateur et directeur de publication de Heb’di, le journal local d’investigation régional qui a dévoilé l’affaire. »

Un manque d’enquête au niveau local

Ce type de presse papier, en ligne, ou les deux, est assez répandu  en France. Il représente une frange méconnue du paysage médiatique local, parfois quasi-confidentielle. Sortes d’électrons libres dans un tissu journalistique ultra-dominé par la presse quotidienne régionale (PQR), les médias locaux d’investigation jouent pourtant un rôle nécessaire.

« Ils sont le symptôme d’autres attentes du lecteur d’avoir une autre presse, analyse Marie-Christine Lipanie, chercheuse à l’université Bordeaux Montaigne et spécialiste de l’information locale. […] [Tous ces supports] partent du même constat : un manque d’enquête au niveau local et un manque d’indépendance de la PQR.

  • Fondée en 1979, La Galipote (1) qui couvre l’Auvergne, fait figure d’ancienne dans le milieu. « Il faut se remémorer l’époque de la création de La Galipote, relate Marc Gachon, journaliste cofondateur du titre… On est encore sous Giscard, l’ORTF vient d’éclater, Radio Auvergne émet deux heures par jour et la concentration de la presse est en train d’aboutir. » A l’époque, peu d’information sur la politique locale dans la PQR et encore moins d’enquêtes de proximité. « On savait qu’il y avait des morts au Liban, mais personne ne parlait de la source d’eau juste à côté, complètement polluée. »

Marre du formatage de nos journaux

Encore aujourd’hui, ce constat vieux de plusieurs décennies pousse d’autres titres à se lancer. A Nantes, une publication tente de ruer dans les brancards de la PQR depuis 1995.

« Y en avait marre du formatage de nos journaux », explique Nicolas de la Casinière, le directeur de la publication. Un triple besoin les pousse à créer La Lettre à Lulu. (2) « Les infos qu’on n’a pas pu lire dans la presse locale parce que pas vues, celles qu’on n’a pas pu lire entièrement, ou celles où le tabou est tel qu’il n’y a pas d’articles. »

Un rôle essentiel

  • A Marseille, un pure player, Marsactu, disponible uniquement sur abonnement a gagné ses galons d’enquêteur local. Aujourd’hui, sa réputation a dépassé les frontières de la cité phocéenne, puisque Mediapart s’associe ponctuellement au pureplayer local.

Parallèlement, ses journalistes font du décryptage et du fact-checking de l’action publique et de la politique locales.La force de tous ces médias : la connaissance du territoire et leur ancrage profond. « Notre rôle est essentiel, encore plus dans une région aussi touchée par le clientélisme, estime Benoît Gilles, le rédacteur en chef. On n’est pas dans une logique d’accompagnement, mais dans une logique de remise en cause du pouvoir local. »

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Emulation saine et complémentarité

Les titres interrogés par Les Inrocks ne jettent pas la pierre aux journalistes de PQR dont ils sont souvent proches, mais plutôt aux titres dans lesquels ils travaillent et leur logique de fonctionnement. Nombre d’entre eux expliquent d’ailleurs qu’il n’est pas rare que les journalistes du titre de presse du coin viennent leur donner des informations qu’ils ne pourraient pas sortir.

Parfois, ils ont un rôle concurrentiel qui conduit à une émulation saine. Ainsi, Marsactu, l’un des plus implantés au niveau local, analyse son rôle comme celui d’un « aiguillon ». Selon lui, La Marseillaise ou La Provence seraient plus disposés à sortir des affaires depuis qu’ils sont là. « Ils se disent ‘Ils vont le sortir de toute façon, alors autant y aller’. »

Pour Marie-Christine Lipani, la PQR et les médias locaux d’investigations sont, de fait, complémentaires. « La PQR a un rôle très important de tissu social. Mais ses acteurs sont pris par le temps, par l’argent et par l’actualité locale. Ils doivent faire face à d’autres enjeux. Ils n’ont pas forcément les moyens de faire tout le temps de l’enquête mais ils sont très importants. A côté de ça, des médias locaux comme Marsactu peuvent aller plus loin. »

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Pierre Bafoil – Les Inrocks – titre original : « Les médias locaux d’investigation, la face cachée du journalisme régional » – Source (Extrait)


1 « La Galipote »,  journal associatif qui a cinq salariés regroupe environ 80 personnes par numéro et survit depuis près de quarante ans. La Galipote, qui paraît trois à quatre fois par an est tirée entre 5.000 et 6.000 numéros, distribuée dans 600 points de vente à travers la région.

2 « La Lettre à Lulu, irrégulomadaire satirique », calqué sur le modèle du Canard enchaîné. Depuis plus de vingt ans, 3 250 exemplaires entièrement fait main, de l’écriture à l’impression, sont tirés à une périodicité irrégulière, trois à quatre fois par an.

3 « Marsactu » En liquidation judiciaire il y a huit ans, le titre a été repris par ses journalistes et jouit d’une indépendance totale. Depuis Marsactu révèle régulièrement des affaires à l’origine d’ouverture d’enquêtes judiciaires et comptabilise environ 1 800 abonnés. Au nombre de leurs faits d’armes, on peut citer la révélation de subventions municipales de 400 000 euros pour un concert de David Guetta ou encore la divulgation d’un système de diplômes délivrés contre paiement par l’IEP d’Aix-en-Provence.