Les gros-culs écrasent les routes

Pour bien comprendre l’affaire des gros-culs de 60 tonnes, tentons quelques rappels.

Sans les 620 000 poids lourds en circulation — compte non tenu des routiers étrangers — , l’économie s’effondre en une poignée de semaines. En juillet 1992, des milliers de poids lourds bloquent les routes des vacances, et Mitterrand envoie l’armée et ses blindés. Et ce fut à peu près la même chose avant, en 1984, puis après, en 1996, et l’on arrête ici une plus longue liste. Les routiers et, derrière eux, les patrons de la Fédération nationale des transports routiers (FNTR) tiennent l’État et les politiciens par les coucougnettes.

Pareil en Europe, où l’Organisation des Transporteurs Rou­tiers Européens (Otre) mène la danse. Cette dernière a réussi sans mal à convaincre un Parlement européen à la botte des libéraux et obtenu de lui le vote d’une directive permettant la circulation de monstres de 60 tonnes, gentiment appelés des « gigaliners ». Ils pourront atteindre 25,25 m et tirer jusqu’à deux remorques. L’affaire n’est pas tout à fait réglée, mais nul doute qu’une mécanique est en place, qui finira par s’imposer en France.

Donc, 60 tonnes. Parmi les très nombreux problèmes posés, celui de l’entretien des routes et des ponts. Ce qui suit est un peu technique, mais voici en tout cas les sources. Un calcul très savant conclut qu’un camion de 40 tonnes — seu­lement — bousille autant les routes que… 2 500 bagnoles (1). Une autre estimation monte à 10 000 (2), et le pompon est décroché par 40 millions d’automobilistes, filiale de l’Automobile Club de l’Ouest, qui note : « Les poids lourds sont particulièrement agressifs : le passage d’un essieu de 13 tonnes a autant d’effet sur la structure de la chaussée que celui d’un million de véhicules de tourisme (3) ! » Un million.

Quel que soit le bon chiffre, le transport routier ne paie rien des dégâts qu’il occasionne. Depuis des lustres, on parle d’une taxe sur le transport routier des marchandises, mais pas un gouvernement, qu’il soit de droite ou de gauche, n’a osé. « Actée » en 2007 au cours du Grenelle de l’environnement, tentée puis abandonnée en 2014, réapparue en 2021, elle s’achève sur un opéra-bouffe. Une ordonnance de juillet 2023 autorise généreusement les Régions volontaires à instituer un impôt. Seule la Région Grand-Est se dit intéressée. Elle envisage follement une taxe sur 145 km de routes. En 2027, dès que les poules auront des dents.

Est-ce bien raisonnable ? L’état des routes se dégrade inexorablement, car le réseau de 1,1 million de kilomètres est devenu une vieille chose. L’État en gère une partie, les collecti­vités locales s’occupent du reste. Il faut trouver chaque année autour de 15 milliards d’euros pour l’entretien, et cela ne suffit pas. Aussi baroque que cela paraisse, il existe un classement mondial de l’entretien des routes, créé par le Forum écono­mique de Davos. Longtemps première, la France s’est retrouvée au 7ᵉ rang en 2015, puis au 18ᵉ en 2019.

Et la crise climatique ne peut qu’aggraver les choses. Dans le Pas-de-Calais, par exemple, tant de fois sous les eaux, les crues de l’Aa obligent à trouver des millions d’euros pour la réfection des routes, au détriment du reste. En Ille-et-Vilaine, la tempête Ciaran a endommagé 220 tronçons de route, et l’on envisage désormais la fermeture définitive de la départementale entre Saint-Malo et la pointe du Grouin, qu’il faut constamment désensabler.

Qu’ajouter au tableau ? Cette folie conduira à de nouvelles dépenses pour adapter les ronds-points, les parkings, les aires d’autoroutes, les routes peut-être aux nouveaux monstres. La Suède, où ils roulent déjà, aurait claqué 500 millions d’euros pour ces travaux. En dix ans. Ne gâchons pas la fête en évoquant des angles morts plus importants et des distances de freinage fatalement plus longues. N’évoquons pas le rail, qui perdra encore des marchés, car quoi de plus pratique que le transport de porte-à-porte?

C’est donc un nouveau triomphe de la marchandise, devenue autonome, presque indépendante de nos volontés. Où est passée la critique sociale ? Mystère des profondeurs.


Fabrice Nicolino. Charlie hebdo. 03/04/2024


  1. tinyurl.com/5n6zdy73 (en anglais).
  2. tinyurl.com/4kye4nnz
  3. tinyurl.com/4earany6

2 réflexions sur “Les gros-culs écrasent les routes

  1. bernarddominik 05/04/2024 / 19h29

    C’est honteux que nos députés aient voté pour cette mesure. La meilleure solution est la taxe à l’essieu sous forme de vignette imposée même aux étrangers. Mais nos ministres ses finances sont particulièrement pusillanimes dès qu’on parle de taxer les riches les pollueurs les destructeurs.

  2. tatchou92 05/04/2024 / 22h09

    oui, mais il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes…çà fait peuple..

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