Une chose est sûre : le Français Pascal Soriot, patron d’AstraZeneca, n’a pas que des copains à Bruxelles.

A Paris non plus, remarquez. Agnès Pannier-Runacher, la ministre déléguée à l’Industrie, a tenté de lui taper sur les doigts : « Il est sur la sellette, et il le sait. » Une ministre qui dit vouloir s’en prendre à un patron de Big Pharma, c’est du jamais-vu.

Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 24/03/2021

Confiné en Australie, Soriot, 61 ans, enchaîne les réunions virtuelles avec tout ce beau monde. Sur les images diffusées par le Parlement européen, on peut le voir, lors de son audition, afficher le calme du vieux briscard. « Vous êtes une vraie savonnette ! » s’énerve une eurodéputée d’extrême gauche, tandis que Pascal Canfin montre une mine sévère.

Le PDG sourit poliment ; 120 millions de doses pour l’Europe au premier semestre, avait-il promis, puis 80 millions, puis 30… « Il est gonflé », s’agace un eurodéputé, visiblement peu habitué à la fréquentation des squales.

Quand Soriot, seul grand patron passé par une école vétérinaire, arrive au Dolder, le très discret groupe de réflexion qui réunit tous les ans le gotha de la pharmacie mondiale, on l’accueille comme une pointure.

Pourquoi, devenu une star dans ce milieu très discret qu’il n’a jamais quitté, passant d’une entreprise à l’autre, d’un pays à l’autre avec une facilité confondante, s’est-il mis dans cette galère en acceptant de fabriquer le vaccin inventé par l’université d’Oxford ?

L’usine agace

Jean-Charles Soria, le président de l’institut Gustave-Roussy, a donné sa version des faits : « Il a la volonté de laisser une trace dans l’Histoire. » « Il s’est vu comme le game changer du Covid, le gars qui, par son arrivée, change le cours du match », dit un cadre de Sanofi.

On ne peut donc pas exclure que Soriot soit devenu un rien mégalo. Après avoir sauvé, en 2014, AstraZeneca de la plus grande OPA hostile jamais observée dans l’univers de Big Pharma, menée par Pfizer, et négocié, en décembre, l’absorption d’Alexion pour 39 milliards de dollars, il aurait eu les yeux plus gros que le ventre.

« Soriot, qui a tout réussi ces dernières années, a péché par optimisme. Il a toujours conduit pied au plancher, sans se soucier de sa façon de prendre les virages. C’était très acrobatique, ce pari, d’autant plus  qu’AstraZeneca n’a pas d’expérience en matière de vaccin. Ils butent sur la complexité du processus de fabrication », raconte un patron de l’industrie.

Soriot aurait-il dû appeler à l’aide dès que les difficultés sont apparues dans les usines ?

« Il a vite su qu’il ne pourrait pas tenir ses engagements et s’est bien gardé d’en parler », accuse un fonctionnaire bruxellois. « On ne lui a pas fait de cadeau :AstraZeneca, c’est l’Angleterre, c’est le Brexit, et, dans l’hystérie anti-Johnson du moment, personne n’a fait de zèle pour nous aider, alors que nous sommes pourtant tous dans le même bateau. », rétorque un cadre français d’AstraZeneca.

« Ce qui saute aux yeux aujourd’hui, c’est que la Commission européenne n’a pas du tout la culture du business. On a envoyé des eurocrates négocier des contrats de droit privé de 1 000 pages, alors que pas un de ces types n’est passé par l’industrie ni par un cabinet d’avocats d’affaires. Que Soriot soit devenu mégalomane, c’est probable, qu’il ait bluffé, c’est probable aussi, mais l’amateurisme de Bruxelles est confondant, tacle un grand avocat d’affaires.

Avec un interrogatoire serré sur la façon dont AstraZeneca allait monter en puissance, ce n’était pas compliqué de prévoir que l’entreprise ne pourrait pas produire autant. La culture « peace and love », quand on est en guerre, ça ne marche pas ».

Soriot, c’est le bouc émissaire idéal pour faire oublier le fiasco européen et cette obsession jugée par tous « stupide » de payer les vaccins moins chers, sans trop s’inquiéter du respect des délais de livraison.

Ni du fait qu’AstraZeneca avait vendu les mêmes doses à la fois aux Anglais et aux Européens. « Taper sur une multinationale de la pharmacie, avec un patron qui est un parfait représentant des superélites mondialisées et a une tête de dur à cuire, c’est le réflexe facile », rigole un communicant.

L’invariant Breton

Thierry Breton, le seul commissaire européen à connaître l’industrie, joue un jeu plus subtil. Tout en tapant sur AstraZeneca, il a tous les jours son PDG au téléphone. «Breton sait très bien que l’Europe n’a pas beaucoup de moyens de pression sur Soriot », raconte un eurodéputé macroniste. Mais elle en a sans doute un peu plus sur les Anglais, qui ont un besoin pressant de vaccins pour injecter les indispensables secondes doses.

Divine surprise : comme l’a annoncé le « Times » (22/3), Boris Johnson semble désormais prêt à coopérer avec Bruxelles.

Jean Castex est entré à son tour dans la danse : « Il faut que l’Europe montre les crocs. » Soriot, qui a un jour raconté une enfance passée à se bastonner avec des bandes rivales pour la conquête de territoires, pratique qu’il n’a jamais abandonnée, va encore dégainer son petit sourire poli.


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé- 24/03/2021