“Notre objectif c’est de surmonter la crise et de garder dans le viseur celui du plein-emploi en 2025.”

La personne qui s’exprime ainsi n’est, officiellement, pas sous acide. II s’agit d’Élisabeth Borne, dont l’incompétence dans le domaine de l’écologie, du logement et du transport lui a valu d’être promue ministre du Travail, sujet fastoche.

Les plans de licenciement tombent comme autrefois les gouttelettes de sueur sur le torse des coureurs du Tour : Air France, Renault, Nokia, Hutchinson (filiale de Total), le groupe Altice (RMC, BFM …), le voyagiste TUI …Même a la SNCF, les pertes se comptent par milliards ! Mais Élisabeth croit que ces difficultés sont passagères, et “conjoncturelles”: la reprise va bien revenir, et avec elle l’emploi.

Le problème est qu’aucune crise n’est conjoncturelle. Fermer une entreprise est facile, en créer une autre, ou même recréer la même, est tout autre chose. Les personnes qui tombent au chômage le paient, en général, toute leur vie : elles font fuir les recruteurs, se font larguer par leur conjoint(e), deviennent dépressives, alcooliques, ont des AVC, des insomnies, certaines deviennent même supporters de foot, c’est atroce. Le chômage tue, et pas qu’un peu (1).

Certes, la reprise finira par venir. Mais, alors, on embauchera les derniers licencies, pas ceux qui ont galere un ou deux ans au chomage. Toutes les crises ont des effets permanents. Elles sont “structurelles”. D’autant que le confinement a appris aux entreprises qu’elles pouvaient se passer de tas de gens, et a des millions de consommateurs qu’ils n’avaient pas besoin d’acheter une nouvelle fringue toutes les semaines.

Il y a aujourd’hui en France 1 million de personnes au chomage de plus qu’il y a seulement trois mois, pour un total de 6 millions — officiellement. Il y aura 1 million de personnes supplémentaires d’ici A la fin de l’année. Mais Élisabeth Borne évoque l’idée d’un retour au plein-emploi, inconnu depuis quarante ans. Et le journaliste qui l’interroge dans cette édition des Échos en date du 28 juillet [2020] d’enchainer placidement sur la question suivante…

Y aurait-il des solutions, vous demandez-vous ?

Évidemment. Cela s’appelle les grands travaux, et c’est vieux comme Roosevelt, qui avait même finance jusqu’à ces feignasses d’artistes, grâce a la Work Projects Administration (2).

Roosevelt, homme cultive, connaissait le rôle social de l’art. Il a donne commande des dizaines de milliers d’œuvres : fresques murales, rénovation de bâtiments publics, financement d’écrivains, compagnies de théâtre itinérantes, musicologues envoyés dans tout le pays pour enregistrer la musique traditionnelle, blues, folk ou jazz…

Pas rentable, ça sert a rien, ça.

Notre gouvernement a nous est beau coup trop intelligent pour filer de l’argent a des universitaires pour qu’ils aillent sur les ronds-points immortaliser les sculptures des « gilets jaunes ». Lui, il distribue aux entreprises des aides a l’embauche parfaitement inefficaces. J’avais intitulé, le 24 juillet dernier, mon article a ce sujet « Plan « jeunes » : le Medef en rit encore » (charliehebdo.fr). Je ne pensais pas si bien dire : le 28, le site du Medef titrait : « Plan jeunes : nous avons été entendus » (3).

Tu parles, Charles ! 4.000 balles par an pour l’embauche de tout jeune, même sorti de Polytechnique. Zéro emploi crée, mais les poches des patrons bourrées.

Avec le New Deal, Jackson Pollock avait pu peindre ses premières œuvres et, surtout, devenir peintre, et pas serveur au McDo. Aujourd’hui, chez nous, l’ex-futur Jackson Pollock français peut retourner vivre chez ses parents, voire dans la rue.


Jacques Littauer – Charlie Hebdo – 05/08/2020


  1. “ Le chômage serait responsable de 10.000 et 14.000 décès par an ” (France Info, 20 septembre 2018).
  2. Yann Lagarde, “ Comment le New Deal a sauce les artistes ” (France Culture, 22 mai 2020).
  3. Medef.com/fr/actualites/plan-jeunes-nous-avons-ete-entendus