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En Algérie, la contestation écologique contre le gaz de schiste rejoint la contestation sociale de la jeunesse sacrifiée. La rentrée s’annonce houleuse pour le pouvoir algérien.

Un mouvement citoyen écolo inédit a éclos dans le sud de l’Algérie. Depuis le 1er janvier 2015, cette révolte contre l’exploitation du gaz de schiste s’est propagée dans différentes oasis du Sahara, principalement à In Salah, Ouargla et Ghardaïa. Sans consulter le Parlement, les autorités algériennes ont cédé aux appétits des compagnies pétro-gazières transnationales. L’Algérie est classée par l’Agence américaine de l’énergie au troisième rang mondial des gisements en gaz de schiste, derrière la Chine et l’Argentine.

De janvier à juin 2015, la population d’In Salah, ville située à 1 200 km d’Alger, a manifesté quotidiennement. Tout commence en décembre 2014. Youcef Yousfi, ministre de l’Energie et des Mines, se rend dans le bassin d’Ahnet où se situe le PK 35, plus grand champ gazier du pays. Le ministre salue le succès du forage, par la compagnie nationale Sonatrach, du premier puits pilote d’extraction de gaz de schiste.

Quatre jours après, des habitants d’In Salah bloquent la route qui mène au puits de Gour Mahmoud, à 28 km de la ville. Personne ne s’y attendait. La fracturation hydraulique, utilisée pour extraire le gaz de schiste, est considérée par ces habitants respectueux du fragile écosystème saharien comme un procédé mortifère. Dans cette zone désertique, les palmeraies sont leur principale ressource.

La population d’In Salah a raison de s’inquiéter. Huit multinationales sont implantées dans le bassin d’Ahnet non loin de la ville, dont trois françaises  – Total, GDF-Suez et Schlumberger. Il est prévu que des centaines d’autres puits suivent. La fracturation hydraulique consiste à fissurer la roche en y injectant, à très forte pression, de grandes quantités d’eau mélangées à du sable et à un cocktail d’additifs chimiques très toxiques. La France a prohibé cette technique par la loi du 13 juillet 2011 à cause des risques pour l’environnement.

La destruction de tout un écosystème

Des images tournées dans le Sahara, diffusées sur Internet, montrent les bourbiers chargés de produits chimiques que les exploitants ou foreurs de la Sonatrach ont laissés derrière eux. Est-on à l’aube d’une catastrophe écologique avec la possible pollution de la nappe albienne du Sahara ? Cette nappe recèle des milliers de milliards de mètres cubes d’une eau fossile accumulée depuis la nuit des temps qui circulent tel un fleuve sous la surface du désert. Sa pollution entraînerait, avec la disparition de milliers d’hectares de palmeraies, la destruction de tout un écosystème. L’oasis de Ouargla, déjà menacée par des forages précédents ayant entraîné une salinisation de l’eau, deviendrait une ville fantôme.

Le mouvement de contestation s’est étendu à toute l’Algérie. Rassemblés la bannière “Non au gaz de schiste !”, vingt-quatre collectifs soutenus par les députés verts européens se sont constitués dans les villes algériennes. José Bové est monté au créneau : “La fracturation hydraulique est une véritable menace et c’est pour cela que la France s’est dotée d’une loi qui interdit l’utilisation de cette technique”, a déclaré le député européen dans une tribune.

“A In Salah, on est dans une zone d’oasis avec des quantités d’eau limitées. Exploiter le gaz de schiste veut dire chasser tous les habitants de la ville et de la région et c’est évidemment inacceptable.”

Le 24 février 2015, journée de mobilisation nationale, la répression s’abat sur les manifestants. Le jour même, le président Abdelaziz Bouteflika qualifie le gaz de schiste de “don de Dieu”, en réponse au moratoire demandé par le mouvement citoyen. Le 28 février, In Salah et Tamanrasset sont le théâtre de violentes émeutes, suite à la sévère répression d’une manifestation sur une base de vie de la compagnie américaine Halliburton, à six kilomètres d’In Salah. La gendarmerie saccage la place Somoud, dans le centre d’In Salah, où se tiennent des rassemblements quotidiens depuis 62 jours. De nombreux activistes sont interpellés, sans mettre fin aux manifestations à In Salah qui se sont poursuivies durant l’été.

Un chômage chronique, notamment chez les jeunes diplômés

Les autorités algériennes comptent sur l’essoufflement du mouvement. C’est oublier qu’il est venu se greffer sur un climat social dégradé. Alors que les principales richesses du pays proviennent du sous-sol saharien, les habitants du Sud reprochent au gouvernement de ne pas profiter de cette opportunité pour mettre en place des programmes de développement économique. Le Sud souffre pourtant d’un chômage chronique, notamment chez les jeunes diplômés.

Depuis 2010, un mouvement de chômeurs diplômés né dans les villes du Sud s’est étendu au nord du pays. Indépendamment de Tahar Bellabas, leader très médiatisé basé à Ouargla, les principaux animateurs de ce mouvement vivent à proximité de Ghardaïa et se mobilisent aussi contre le gaz de schiste.

Grâce aux réseaux sociaux, nous avons développé une organisation et élargi notre champ d’action”, raconte Mehdi Arouzi, 30 ans, ingénieur en génie civil au chômage depuis trois ans. “Bien sûr, nous n’avons pas cessé de mener des sit-in hebdomadaires durant ces dernières années, et le 14 mai 2015, nous avons organisé une grande manifestation à Ghardaïa contre le gaz de schiste. 5 000 personnes ont répondu à notre appel.”

Il poursuit : “Ils prétendent que le gaz de schiste va nous donner des emplois ! Mais ils oublient que nous sommes à l’ère d’internet et que nous avons toutes les informations sur la catastrophe écologique à venir. Nous sommes donc, dès le début, allés soutenir les habitants d’In Salah !”

Le mouvement “Non au gaz de schiste !” bénéficie ainsi d’une large assise sociale, organisée à travers une multitude de comités de chômeurs, catalysant les frustrations d’une jeunesse algérienne en mal d’avenir. Pour la première fois, le pouvoir algérien est contraint de rendre des comptes sur ses choix en matière d’exploitation des ressources naturelles… au moment où le prix du baril de pétrole a chuté à 40 dollars. Cette question est une bombe à retardement. La rentrée sociale s’annonce houleuse en Algérie.

Rabha Attaf – Les Inrocks – Source

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