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Les kiosques à journaux tirent le rideau

En 2014, ce sont 950 marchands de presse qui ont fermé, avec un risque pour le pluralisme de l’information. Les acteurs du secteur manifestent leur vive inquiétude.

« Trop, c’est trop ! » Les diffuseurs de presse lancent aujourd’hui un cri d’alarme. Il y a de quoi. En 2014, ce sont 950 points de vente qui ont disparu du circuit. Presque 4 % en un an. De fait, combien de kilomètres doit-on parcourir pour trouver son journal dans la semaine, pire encore le dimanche ? On est maintenant passé sous la barre des 26 000 points de vente sur le territoire – contre 29 000 en 2005. À l’évidence, ça s’accélère brutalement. Chaque matin, ce sont trois ou quatre marchands qui disparaissent.

Tel est le cas de Jocelyne Denisot, qui a tiré le rideau au début du mois, à Dinan. Elle travaillait six jours sur sept, 72 heures par semaine, pour un bénéfice de 700 euros (la commission d’un marchand de journaux se situe entre 14 et 18 % par titre vendu, ce qui en fait une profession de smicards, au mieux). Tel est encore le cas de Marc, dit « Marco la presse », à La Varenne-Saint-Hilaire (94), dans un quartier favorisé, qui a fermé au printemps, après un redressement judiciaire. Sa Maison de la presse de 50 m2, avec ses 2 400 titres, perdait 1 600 euros par mois.

En lieu et place, une boutique de fringues. « On constate une érosion significative du lectorat, déplore-t-il. Mais, surtout, le système est suranné, avec une surabondance de titres. N’importe qui peut éditer n’importe quoi, on est obligés de prendre, selon la loi, même une revue sur l’élevage de mouches ! Si on avait au moins la main sur quelques titres… Ce n’est pas le cas, si bien qu’on a parfois 100 % d’invendus, ramenés au rang de manutentionnaires, à entasser, déplacer des cartons. Si on veut s’en sortir, on est poussés par les commerciaux vers le hors-presse, à vendre des porte-clés, des chewing-gums. Eux-mêmes n’ont plus de marges de manœuvre, ils sont là pour appliquer les diktats du merchandising. Vendre des journaux, c’est pourtant un métier remarquable en termes humains ! »

Mais impossible à exercer… C’est la raison pour laquelle l’Association pour l’avenir des diffuseurs de presse (AADP) interpelle aujourd’hui le président de la République. L’association, créée en 2012 et regroupant près de 300 adhérents, dénonce dans un premier temps l’inaction de l’État, « malgré son engagement de faire intervenir le ministère de la Culture », lequel n’a pour l’instant donné « aucun signe ». S’il y a urgence, « on a le sentiment de rester sur le bord du chemin, d’être pris pour des has been en voulant défendre le papier », déplore Pierre Bloch, membre de l’AADP.

Les revendications sont claires : l’amélioration des conditions de travail et la revalorisation des rémunérations. La maîtrise logistique serait souhaitable pour beaucoup, c’est-à-dire quel titre est accepté ou pas, combien de temps, et dans quelle quantité. Les commissions pourraient aussi être revues, à hauteur de 25 %, comme c’est le plus souvent le cas en Europe. « On aimerait surtout une répartition des pouvoirs dans la filière, souligne Pierre Bloch. Nous sommes trop soumis aux desiderata des grands éditeurs, comme Lagardère, Mondadori ou Prisma, alors que c’est nous qui sommes prescripteurs. Ils s’entendent avec Presstalis pour privilégier leurs titres, au passage nourris de publicités, et pour favoriser les hypermarchés, parce qu’ils écoulent beaucoup plus de volume sur un nombre de points de ventes beaucoup moins élevé. » Évidemment au détriment des marchands de journaux. « S’il n’y a plus d’intérêt commun, on est morts ! Il faut donc nouer un nouveau contrat. Une solution serait d’intégrer les ventes par abonnements de ces gros éditeurs dans nos commissions. »

À terme, ce n’est pas seulement la fin de l’animation en centre-ville, de l’idée de commerce de proximité et de l’existence d’emplois non délocalisables que les marchands de journaux craignent, mais aussi la disparition des points de vente au profit des grandes surfaces comme Auchan ou Leclerc, « qui se réjouissent de voir ce marché venir à elles, pointe Pierre Bloch. Elles en détiennent déjà 25 %. Quand leurs parts seront suffisantes pour imposer leurs vues, elles feront leur propre référencement, de façon arbitraire, selon le type d’articles et les opinions. Les petits et moyens éditeurs disparaîtront ». Et avec eux, le pluralisme de l’information. Qui relève de la responsabilité de l’État.

Jean-Claude Renard Article paru dans Politis n° 1370