60 ans de défense du droit des femmes

« Le Planning familial est une association, précise Martine, militante du mouvement à Paris. Ça n’est pas le cas partout, car il existe des plannings municipaux. Nous sommes indépendants. » Et fidèles à l’esprit de sa création, en 1956.

À l’occasion de ses 60 ans, le Planning familial lance l’opération « Simone Forever », avec une soirée à La Cigale le 7 mars. « Pour célébrer Simone Veil, Simone de Beauvoir, Simone Iff et toutes les femmes qui ont fait avancer nos libertés. » Une manière, aussi, de répondre à Marion Maréchal-Le Pen, qui a annoncé qu’elle refuserait de verser des subventions aux plannings si elle était élue, mettant en cause « leur conception de la famille ». Et à l’heure où la fédération européenne « pour la vie » One of us tiendra son premier forum salle Gaveau, avec pour argument : « Avortement, euthanasie, GPA, eugénisme, transhumanisme : les dérives sont d’une telle ampleur qu’on ne peut rester seuls pour entreprendre des actions efficaces. »

La loi santé du 27 janvier 2016 a assoupli le recours à l’IVG en supprimant notamment le délai obligatoire de sept jours de réflexion et en autorisant les sages-femmes à pratiquer une IVG médicamenteuse. Mais des plannings familiaux ferment faute de subventions. Si l’IVG est un droit, les lieux où l’on peut y avoir recours se raréfient.


IVG : « Et après, ça se passe comment ? »

À l’occasion des 60 ans du Planning familial et de la Journée internationale du 8 mars, rencontre avec Leïla, Loubna, Laura… dans un centre d’accueil à Paris.

On sourit beaucoup au Planning familial. Elles – car ce sont quasi exclusivement des femmes, qui viennent ou qui accueillent – sourient derrière les larmes, la gêne, le soulagement, la gratitude, pour une blague, un détail un peu cru ou très concret. Leïla [1] écarquille des yeux très rouges ce lundi après-midi, au Planning de Paris. L’accueil démarre à 14 heures, elle est la première arrivée. « Ça faisait déjà une heure et demie que j’attendais dans le quartier », expliquera-t-elle plus tard. Une heure et demie qu’elle tournait autour du métro Bourse avant d’aller sonner au 1er étage au fond de la cour du 10, rue Vivienne.

Ces locaux centraux du Planning de Paris, qui en compte deux autres, dans les Xe et XIIIe arrondissements, ouvrent sur une grande salle d’attente avec une fontaine à eau et des affiches sur la défense des droits des femmes, dont une qui annonce : « Pour les 60 ans du Planning familial, nous sommes toutes et tous Simone forever ».

Un couloir dessert plusieurs bureaux et un petit salon où se tiennent réunions et entretiens. « D’habitude, on reçoit les filles en groupe, explique Martine. Au début ça surprend : pas facile de parler de choses intimes devant plusieurs personnes… Mais c’est plus intéressant de leur donner certaines informations à toutes en même temps : on gagne du temps, -certaines questions peuvent servir aux autres, et cela nous permet de leur parler également de droits des femmes. Par exemple, nous sommes attachées à démédicaliser la contraception. » Les animatrices profitent donc d’une discussion autour d’une demande d’avortement, de test de grossesse ou de pilule d’urgence, pour parler des moyens de contraception, de sexualité ou de maladies sexuellement transmissibles. Celles-ci semblent pourtant passer au second plan des angoisses des femmes. Cet après-midi-là, ce sont les grossesses non désirées le problème numéro un. Comme les jeunes filles sont peu nombreuses, elles sont reçues individuellement par ordre d’arrivée.

Leïla, 26 ans, essuie ses larmes en s’installant dans le salon avec Martine. « Je vous explique… », commence-t-elle avant d’évoquer, dans un récit volubile et pas -toujours linéaire, cet homme de 41 ans, « gentil au début », qui s’est mis à la frapper et dont elle a découvert qu’il frappait déjà son ex. Plus Leïla parle, plus sa voix reprend de l’assurance, des forces. Au bout de vingt minutes de récit sur celui qu’elle vient de trouver le courage de quitter, elle lâche qu’elle est enceinte de lui. De plusieurs mois. Martine, qui a écouté attentivement les confidences de la jeune femme, quitte un instant le salon pour aller chercher une « réglette ». Leïla consulte son téléphone. Elle ne touche pas aux mouchoirs à disposition sur la table basse rouge avec quelques dépliants. Elle se tient de biais sur un des deux canapés en cuir noir, une longue natte lui tombe devant l’épaule gauche.

Des enfants, « un jour »

« Il dit qu’il va se tuer, vous croyez que c’est vrai ? » Martine, qui revient, rassure la jeune femme. Dit que cet homme observe le comportement typique du harceleur. Qu’il l’a maintenue sous emprise plusieurs années et va tout faire pour la récupérer : y compris du chantage au suicide, utiliser sa fillette de 5 ans pour faire pression sur elle ou aller l’attendre devant chez sa mère. « Ce serait mieux que tu dormes dans un endroit dont il n’a pas l’adresse, que tu changes de numéro, affirme Martine. Tu as l’air décidée mais il va tout faire pour te faire craquer. »

La jeune femme sort ses échographies de premier trimestre sans jeter un regard sur les photos. Elle s’est beaucoup occupée de la fille de cet homme qu’elle ne nomme jamais. Elle veut des enfants, « un jour ». Mais, aujourd’hui, elle veut seulement « qu’on lui enlève ce truc » : « Je ne peux pas donner la vie. Je dois d’abord remonter la pente. » Elle ne veut plus rien de cet homme qui la bat, lui ment, la menace. Elle ne portera pas plainte : elle ne lui veut pas de mal, mais elle veut se débarrasser de « tout lui ». « Il me disait qu’un enfant pourrait le guérir de sa violence… »

La sonnette du Planning retentit.

Leïla sursaute. « J’ai eu peur que ce soit lui. » Quand elle est tombée enceinte, elle n’en revenait pas : elle se croyait stérile. « J’ai pensé me déclencher moi-même une fausse couche. Au 3919 [2], la dame a été adorable. Elle m’a orientée vers vous. » Même en la sachant enceinte, l’homme a continué à la frapper. En s’excusant. En pleurant. En disant qu’il ne recommencerait pas… Leïla a inventé beaucoup d’histoires pour expliquer les coups. Elle a pris de nombreuses photos. Évoque un nez cassé. Une minerve. Elle a fini par partir. Depuis, il lui envoie texto sur texto. Il a mentionné « l’enfant ». Elle a répondu : « Il n’y a plus d’enfant, j’ai fait une fausse couche ! »

« Au 1er février, tu étais à 11 semaines et demie d’aménorrhée (absence de règles). Au 22 février, tu es donc à 14 semaines passées, reprend Martine en scrutant la réglette. En France, le délai légal pour avorter est fixé à 14 semaines. C’est trop tard… mais cela reste possible en Hollande !, précise-t-elle rapidement en voyant Leïla paniquer. On connaît une clinique là-bas. On va l’appeler ensemble. » La jeune fille sourit : « Merci, merci. » Martine attrape le téléphone.

Le salon est silencieux.

Leïla, très calme. « Bonjour, c’est le Planning familial de Paris, je voudrais vous adresser une jeune fille. Je vous la passe ? » Leïla attrape le combiné. Répète : « Oui, 11 semaines et 5 jours, le 1er février. Diamètre bipariétal ? Attendez… 18 mm. » Rendez-vous est pris pour dans trois jours, à 8 h 15. Martine explique : prendre un car Eurolines à 23 heures la veille. Aller cherche le billet tout de suite, porte de Bagnolet. À l’arrivée à Heemsted, prendre un train de banlieue. La clinique est à une demi-heure. L’anesthésie ne dure qu’une dizaine de minutes. Ça n’est pas vraiment une opération mais une « aspiration ». En début d’après-midi, Leïla pourra repartir vers Paris.

« Si tu vois une jeune fille qui tient une feuille comme celle-ci dans le car, rapproche-toi d’elle, elle va au même endroit que toi. C’est mieux de ne pas être seule, conseille Martine. En descendant du car, il y a un fleuriste, un petit canal… Tu ne peux pas te tromper. À la clinique, ils parlent français. Il y aura beaucoup de monde. Ils mettent les femmes de France ensemble. Ils ne font que des IVG. Ils te demanderont 590 euros. Plus le billet de car : 65 euros aller-retour. Tu vas pouvoir trouver cet argent ? S’il y a un souci, tu m’appelles ou tu m’envoies un mail. »

Leïla pleure de soulagement : « Je peux vous faire un bisou ? », demande-t-elle à Martine, qui l’enlace et lui répète : « Dans trois semaines, tu devras faire une visite de contrôle. Tu peux la faire ici. » Dans le couloir, l’animatrice aux cheveux auburn, robe pull noire glisse : « 5 000 femmes partent chaque année se faire avorter à l’étranger. En Hollande, le délai légal est fixé à 22 semaines. »

Pilule du lendemain

Leïla sort et Loubna entre. Les cheveux sombres et lisses, le rouge à lèvres très vif, elle s’assied sans même quitter son petit blouson de cuir jaune. Nathalie, une autre animatrice du Planning, la cinquantaine, un chemisier fleuri, s’assied en face d’elle. « Vous venez donc pour une contraception d’urgence ? » Loubna opine. Et raconte : c’était sa première fois. Lui aussi. Ils ne se sont pas -protégés. Elle ponctue son récit de sourires gênés. Elle voudrait faire « tous les tests ». « Comment ca ? interroge Nathalie. On va vous donner du Norlevo. C’est une pilule du lendemain. C’est en vente libre, sans effets secondaires. Il faudra refaire un test de grossesse dans trois semaines. » Loubna fait oui de la tête. « Le test HIV, c’est à la fois trop tard et trop tôt par rapport à hier soir, mais je vais vous donner des adresses de centres de dépistage. Pour les IST, difficile de faire des tests sans savoir ce que l’on cherche. Vous redoutez quelque chose en particulier ? » Loubna assure que non mais ajoute : « La confiance, on ne sait jamais… »

« Sinon, cette première fois, ça s’est passé comment ? », demande l’animatrice d’un ton soudain moins protocolaire. « Plus de stress qu’autre chose », lâche la jeune fille, qui se dit très ennuyée d’avoir « tant saigné ». « Certaines saignent beaucoup, d’autres pas du tout », explique Nathalie en dessinant un hymen dans l’air. « Vous allez envisager une contraception ? » Loubna secoue la tête. Elle a 18 ans mais assure : « Si je m’en sors, je ne recommencerai pas… » « Qu’est-ce qui vous fait croire que vous allez arrêter maintenant que vous avez commencé une sexualité ? », reprend l’animatrice. Loubna hésite : « Ben… c’est contraire à ma religion. » « Mais, parfois, on se laisse emporter », poursuit Nathalie. Loubna admet. D’ailleurs, la veille… Elle avale sa pilule et repart avec des préservatifs.

Anonyme et gratuit

Deux jeunes filles entrent en même temps. La première, jolie métisse d’environ 16 ans, arbore un sourire rayonnant. La seconde, 17 ans, paraît plus tendue. « Bon, vous êtes toutes les deux là parce que vous avez eu un rapport non protégé », commence l’animatrice qui les accueille. Les cheveux bouclés, elle « parle beaucoup et très vite », prévient-elle en riant. « Vous, le test est négatif, mais il va falloir envisager une contraception », dit-elle en se tournant vers la plus jeune. Qui s’excuse : « Chez moi, c’est la campagne, les rendez-vous médicaux, c’est pas facile… » Elle repart guillerette avec des documents, des adresses et des préservatifs.

L’autre jeune fille, Laura, n’a pas bougé du canapé. Elle est venue avec son copain, qu’elle a envoyé faire un tour tant il était stressé. Les cheveux attachés, un léger cheveu sur la langue, elle a tout de l’étudiante sage. Elle est fille d’infirmière. Sa mère s’occupe de tous les documents administratifs. Pas question qu’elle s’aperçoive de quoi que ce soit. Leurs parents sont au courant de leur relation, « mais pas de nos rapports », précise-t-elle. « Vous êtes enceinte de trois semaines. Pour avorter, explique l’animatrice, vous avez deux solutions : la solution médicamenteuse, jusqu’à 5 semaines, ou par aspiration, jusqu’à 12 semaines. »

A priori, Laura préfère prendre un médicament. Mais elle doit se faire expliquer le protocole, car elle pense qu’il s’agit simplement d’avaler un comprimé et qu’elle pourra ensuite se rendre à ses cours, comme si de rien n’était. « Non, vous venez ici et vous prenez un premier comprimé qui stoppe la grossesse, continue l’animatrice. Deux jours plus tard, vous prenez un deuxième comprimé qui déclenche des contractions et provoque une expulsion. Pour cela, vous devez rester au moins quatre heures dans un endroit calme. Ça peut être douloureux et vous allez perdre beaucoup de sang. » « Très bien, très bien », encaisse Laura avec un sourire crispé. « Sinon, vous pouvez demander une IVG par aspiration, mais vous aurez besoin de connaître votre groupe sanguin. » Et là, problème : pour faire une prise de sang, les laboratoires lui demanderont sa carte Vitale. Et l’information pourra remonter jusqu’à sa mère. Laura grimace.

« Le mieux, estime l’animatrice, c’est que vous fassiez tout à l’hôpital. Vous allez voir l’assistante sociale, elle vous ouvre un dossier et vous pourrez faire prise de sang et IVG gratuitement et de manière anonyme. » Une question taraude encore Laura : « Mais, après, je ne sais pas comment ça se passe…». « Ça », ce sont ses règles : vont-elles reprendre leur « marche normale » ? interroge-t-elle avec un sourire inquiet. Comme si elle rêvait d’une opération qui ne laisserait pas de traces…


Ingrid Merckx – Politis – Source


  1. Les prénoms ont été changés.
  2. 3919 : numéro national d’écoute destiné aux femmes victimes de violences.

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