« Avec le « cancer backlash »…

… intérêts économiques d’abord »

Reporterre : Que signifie cette notion de « cancer backlash » ?

Marc Billaud (1). Le « cancer backlash » est une offensive idéologique qui vise à réduire l’ensemble des causes du cancer aux seuls comportements individuels. Autrement dit, au tabagisme, à la consommation d’alcool ou encore à la suralimentation. L’objectif est d’invisibiliser tous les facteurs environnementaux et professionnels en les jugeant bien trop marginaux au regard des autres pour être pris en compte.

Le tabagisme est reconnu comme le principal facteur de risque de cancer, comme le montrent les études épidémiologiques. Toutefois, il est insuffisant de se concentrer uniquement sur celui-ci pour la prévention du cancer, car l’incidence de cancers chez les adultes de moins de 50 ans augmente de manière alarmante, tout en affectant également les enfants. Justifier cette hausse en se basant uniquement sur le tabac et l’alcool est inapproprié.

Qui se fait aujourd’hui relai de cette rhétorique ?

De nombreux médias, contrôlés par des puissances financières, diffusent une vision à droite qui ignore les politiques écologistes et s’oppose aux restrictions sur les substances nocives. Des tribunes sont offertes aux partisans du « cancer backlash » qui minimisent l’importance des facteurs environnementaux liés aux cancers. Certains oncologues et chercheurs relaient ces fausses informations, même si cela ne concerne pas la majorité.

Comment expliquer une telle dérive, d’autant plus lorsqu’il s’agit de spécialistes en cancérologie ?

Certaines personnes, en raison de leurs convictions idéologiques et à l’approche des élections, soutiennent que les préoccupations autour de l’impact des pesticides sur la santé publique sont exagérées, trouvant ainsi un soutien scientifique de l’industrie qui revendique la « bonne science », malgré une interprétation souvent trompeuse des études épidémiologiques.

Cette stratégie fonctionne-t-elle vraiment ?

Les discours réactionnaires légitiment la régression des politiques de santé publique en insistant sur la responsabilité individuelle, ce qui détourne l’attention des véritables enjeux. Cela permet au gouvernement de mettre en œuvre des politiques contraires aux intérêts de la santé publique, comme en témoigne la loi Duplomb, qui reste incompatible avec une agriculture respectueuse.

« Les intérêts économiques prévalent toujours sur le reste »

Dans le contexte politique actuel, la ministre de l’Agriculture s’exprime tandis que celle de la Santé garde le silence. Les intérêts économiques l’emportent, comme avec le « cancer backlash ». Le nouveau projet de loi agricole suscité des craintes face à l’exposition aux substances toxiques, dont les impacts sont mal compris. Il est essentiel de reconnaître que le cancer et d’autres maladies ne peuvent être réduits à des problèmes de comportement individuel.

L’accumulation des preuves scientifiques mettant en évidence les causes environnementales du cancer finira-t-elle par briser ce « cancer backlash » ?

La montée de la mobilisation contre les pesticides a entraîné une réaction virulente, où les détracteurs tentent de discréditer les chercheurs en les qualifiant de militants. L’épidémiologie environnementale, complexe et basée principalement sur des études observationnelles, rend difficile l’établissement de liens causaux directs, ce qui permet aux partisans du « cancer backlash » d’exploiter l’absence de preuves absolues pour nier les effets des expositions environnementales. Toutefois, les chercheurs soutiennent que l’accumulation d’observations convergentes montre une présomption forte de lien entre certaines expositions et des maladies graves.

Qui paie le prix fort de cette offensive idéologique ?

Sur 2,73 millions de salariés exposés à des substances cancérogènes, plus de la moitié sont des ouvriers. Les personnes de milieux modestes décèdent plus vite du cancer, une maladie qui est de plus en plus inégalitaire.


Emmanuel Clévenot. Reporterre
Source Synthèse. Lecture integrale de l’article en suivant le lien


  1. Marc Billaud [directeur de recherche émérite au CNRS – Spécialisé en oncologie fondamentale, il travaille au Centre de recherche en cancérologie de Lyon, et a créé un Département de sciences humaines et sociales au Centre Léon Bernard, établissement de traitement du cancer.]

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