Habitante d’Aubervilliers et journaliste, Jade Lindgaard constate depuis des années les conséquences sociales et écologiques de la transformation urbaine en Seine-Saint-Denis.
Dans « Paris 2024 : une ville face à la violence olympique », elle conte les risques de gentrification, les exclusions de précaires ou encore la bétonisation des terres.
En termes d’« héritage », le département métropolitain le plus pauvre de France bénéficiera-t-il des JOP ?
Jade Lindgaard – Il restera des infrastructures, et notamment deux nouveaux quartiers. À cheval sur plusieurs villes, le village des athlètes est le plus gros quartier construit d’un bloc en France depuis des années. C’est une très grosse opération immobilière, qui doit accueillir 6 000 habitants.
L’autre, c’est le village des médias, à Dugny.
Perdureront également des infrastructures sportives : la grande piscine de Saint-Denis, le centre aquatique olympique ; la réhabilitation de toute une série de gymnases ; des piscines d’entraînement des JOP ; des aménagements de pistes cyclables…
Mais quelle sera la tarification de ces piscines ? Qui les gérera ? Sans doute des délégations de services publics, donc des entreprises privées. De nombreux engagements ont été pris pour assurer qu’elles seront accessibles aux élèves de Seine-Saint-Denis. Mais c’est à surveiller.
Vous émettez cependant de nombreuses réserves ?
Il y a en effet un certain nombre d’éléments critiquables, comme la voie d’accès à l’autoroute A86, construite à proximité de l’école Anatole-France, dans le quartier Pleyel. C’est indéfendable du point de vue social et environnemental, même si la justice a tout validé.
De nombreux logements ont été construits. Profiteront-ils réellement aux habitants du quartier ?
L’héritage ne sera pas entièrement négatif. L’emplacement du village olympique a été choisi parce que ce n’était pas un quartier très peuplé, avec beaucoup d’entrepôts, d’entreprises. Malgré tout, des personnes qui y habitaient ont été expulsées définitivement (travailleurs immigrés, foyer d’étudiants…). Toutes n’ont pas été relogées à ce jour.
J’avais calculé que 1 500 personnes seraient délogées par des projets en lien avec les jeux Olympiques. Le collectif Le revers de la médaille parle d’une hausse de 30 % des personnes évacuées depuis un an en région parisienne par rapport à l’année précédente. Soit 5 000 personnes de plus que mon calcul.
Pourquoi dénoncez-vous un risque de gentrification à venir ?
Malgré les quelques logements sociaux, le village olympique a été construit dans l’intérêt des promoteurs. Le village des athlètes se situe entre trois villes : Saint-Ouen, L’Île-Saint-Denis et Saint-Denis.
Sur L’Île-Saint-Denis, il y aura jusqu’à 50 % de logements sociaux, avec des appartements réservés à des habitants qui vivaient déjà là-bas.
Sur Saint-Ouen et Saint-Denis, qui regroupent une part bien plus importante des logements, on ne dénombre que 30 % de logements sociaux.
En somme, 70 % des logements sont privés. Si on veut répondre à la crise du logement, la question n’est pas « combien de logements construit-on », mais « à combien ce logement revient-il pour les personnes qui veulent y habiter ».
Or, le modèle économique des logements a été pensé pour la rentabilité des investisseurs immobiliers privés (Vinci, Eiffage et Nexity) et non pour les besoins des habitants. C’est en cela qu’on peut parler de gentrification.
Ces logements seront essentiellement accessibles aux personnes qui ont les moyens d’acheter, donc qui ont accès au crédit bancaire.
L’autre partie restera la propriété des promoteurs immobiliers et sera mise en location sur des critères de revenus du marché privé.
Hors d’accès de la grande majorité des habitants du 93.
Ce département va-t-il attirer d’autres populations ?
Il faut être prudent. Les logements mis en vente jusqu’ici par Vinci et Eiffage ne se vendent pas bien. Après les avoir évalués 30 % au-dessus du marché de la ville de Saint-Denis, ils ont dû baisser les prix. Mais il y aura inévitablement un effet de gentrification avec le cumul du village olympique et de la ligne 14, qui sera bientôt suivie d’autres lignes. Le transport est le premier critère de choix pour les habitants.
Cela ne deviendra pas pour autant le 16e arrondissement. Les gens qui habitent à Pleyel et dans ses alentours aujourd’hui sont dans l’ensemble assez pauvres. Les nouveaux arrivants ne seront pas nécessairement très riches mais plutôt issus d’une classe moyenne supérieure. Cela peut avoir un effet en cascade. […]
Propos recueillis par Pablo Patarin. Source (Extraits)
Jade Lindgaard – Née en 1973, Jade Lindgaard est journaliste à Mediapart depuis la création du média en 2008. Spécialisée dans les sujets environnementaux, elle est aussi responsable du pôle écologie du journal. Engagée depuis 2020 pour la défense du jardin des Vertus d’Aubervilliers, elle vient de publier « Paris 2024, Une ville face à la violence olympique ». Ed. Divergences, 200 pages, 15 euros