De la propagande « ad nauseam ».

Des mouches qui ne sont que de la m…

Ce qui suit n’a jamais existé, et heureusement, car il faudrait autrement considérer la liberté (de la presse), la vérité (des faits) et la justice (sur terre) comme autant de petits sacs de crotte. La société de biotech InnovaFeed (innovafeed.com), française comme son nom l’indique, veut le Bien. Les gens ont faim, nous serons bientôt 9 milliards, et c’est tout de même rageant, alors qu’il y a tant d’insectes pour les nourrir.

Trois petits jeunes comme on les aime (école des Ponts et Chaussées, Centrale, réseau McKinsey, au plein service des transnationales) ont lancé en 2016 cette start-up, qui depuis fait des étincelles. Deux usines en France, bientôt une autre aux États-Unis et des projets par dizaines.

De quoi s’agit-il précisément ?

De bâtir des fermes à mouches (Hermetia illucens ou mouche soldat noire), dans lesquelles les femelles pondront à un rythme frénétique avant que de nourrir, transformées en farine, les poissons d’élevage, la volaille, les cochons, les animaux de compagnie. Ces gens-là sont en mission, comme ils l’indiquent sur leur site.

Leurs mouches ont cinq objectifs officiels : « faim zéro », protection des terres arables, lutte contre le changement climatique, consommation responsable, sauvegarde de la vie aquatique. Sans compter trois grands principes, parmi lesquels la limitation des «facteurs de stress pour [les] insectes en réduisant les interactions humaines et en adoptant des méthodes minimisant le potentiel de souffrances ». Le gras est dans le texte (innovafeed.com/nos-engagements).

Message un peu appuyé, mais qui a été immédiatement compris. C’est le ministère de la Transition écologique qui a dégainé le premier, puis le Crédit agricole, qui a déboursé 15 millions d’euros, à quoi il faut ajouter 4,5 millions du plan de relance macronien, divers investissements du très sympathique fonds singapourien Temasek (temasek.com.sg/en/ index) et du groupe Auchan, ainsi que de puissants partenariats que l’on va découvrir.

La presse est béate d’admiration. Les Échos, bien sûr (quel triomphe économique !), mais aussi L’Observateur (« la réussite est totale pour InnovaFeed »), La Voix du Nord, qui célèbre l’installation d’une usine dans la région (« la « French Tech » dans toute sa splendeur»), mais la palme revient sans conteste au Monde.

Le quotidien a envoyé dans la Somme une journaliste pour un publireportage de haute volée. Impossible de tout citer, mais une phrase résume le tout : « L’activité d’InnovaFeed s’inscrit dans une dynamique d’agroécologie. En effet, InnovaFeed participe à l’essor d’une pisciculture durable, respectueuse de l’environnement et des ressources naturelles. »

Pratiquement au mot près la propagande servie ad nauseam par ces braves communicants d’InnovaFeed. Du même tonneau – on n’ose dire de la même farine – que la page Wikipédia de la boîte (fr.wikipedia.org/wiki/InnovaFeed), sans nul doute écrite par elle-même, épinglée pour son « ton trop promotionnel ou publicitaire, voire hagiographique ».

La vérité est ailleurs, on s’en douterait un peu. Aucun journaliste ne s’est seulement interrogé sur ce simple fait : comment une société biotech fait-elle pour multiplier les mouches? Par quels trucs génétiques et biotechnologiques? Que signifie l’utilisation revendiquée de l’« intelligence artificielle » ? Avec quoi les mouches sont-elles nourries ? Par quel exploit leurs déjections pourraient-elles être utilisées en agriculture biologique ?

En fait, InnovaFeed a signé le 3 mai un partenariat stratégique avec Cargill, l’une des pires transnationales de la planète.

Celle-ci a mouillé dans d’innombrables scandales dûment documentés : violations des droits de l’homme, contamination de la bouffe, déforestation, spéculation sur les produits alimentaires de base, accaparement de terres, etc.

 Production annuelle de porcs dans le monde : 102 millions de tonnes. De poulets : 101 millions. De poissons d’élevage : 86 millions de tonnes. InnovaFeed, 8 000 tonnes de mouches biotechs dans son usine du Nord. Les mouches comme leurre de la destruction du monde.


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo. 12/05/2021