Les opprimés de l’histoire sont aujourd’hui les oppresseurs.

Nous avons posté cet article afin d’essayer de comprendre la situation actuelle entre Palestiniens et Israéliens ; la guerre armée qui se profile avec son lot d’hécatombes de civils innocents. MC

Attention cet article a été édité en 2018 sous le titre : « La dualité du projet sioniste ». Dans « Manière de voir » #157, février-mars 2018

Théorisé par Theodor Herzl, le sionisme politique entendait obtenir la création d’un État pour le peuple juif en Palestine. S’il était motivé par les souffrances des communautés juives, notamment en Europe de l’Est, et par le regain d’antisémitisme dans l’ouest du vieux continent, ce mouvement relevait d’une logique colonialiste conforme au contexte européen de l’époque.

Il n’est pas rare que les opprimés de l’histoire soient eux-mêmes oppresseurs. C’est le cas en particulier des mouvements de libération qui luttent contre le joug colonial tandis que leur propre nation, elle-même opprimée, s’en prend à une minorité, raciale, religieuse ou autre, dans son propre pays.

Bien souvent, ces mouvements ferment les yeux sur cette oppression, quand ils ne la soutiennent pas ouvertement sous des prétextes divers, par exemple, l’accusation portée contre la minorité en question de constituer une « cinquième colonne » du colonialisme. D’aucuns évoquent cette fréquente dualité dans l’intention de « normaliser » le sionisme, en le présentant comme un cas semblable à beaucoup d’autres sommes toute, ce qui a pour effet de minimiser ses torts, voire de les excuser, afin qu’Israël soit traité comme un État « normal ». Or cet argument ne tient pas compte du caractère de la dualité propre au sionisme.

Certes, le sionisme est incontestablement né en réaction à la longue oppression endurée par les minorités juives dans l’Europe chrétienne, du Moyen Âge jusqu’au XIXᵉ siècle. Il est notoire que, sous les pouvoirs se réclamant de la chrétienté, les Juifs ont subi des persécutions bien plus graves que la discrimination et les persécutions intermittentes qu’ils ont endurées sous les pouvoirs se réclamant de l’islam.

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Perçus à la fois comme des étrangers et des adeptes d’une religion vilipendée, les Juifs arrivés en Europe occidentale devinrent la cible privilégiée des xénophobes (1). C’est ainsi que, sur fond de Grande Dépression, l’antijudaïsme y revint en force sous une forme moderne : une théorie raciale, fondée sur des pseudosciences anthropologiques, qui affirme que les Juifs (ou les Sémites en général, y compris les Arabes (la notion de sémite renvoie à un groupe linguistique dont font notamment partie l’hébreu et l’arabe)) appartiennent à une race inférieure et vile.

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[…] …l’idéologie sioniste moderne s’apparente plutôt au nationalisme fanatique et colonialiste qui avait le vent en poupe à l’époque de sa naissance. Certes, le sionisme étatique s’est indéniablement formé en réaction à l’oppression des Juifs : Herzl lui-même explique dans la préface de son ouvrage que « la détresse des Juifs » est la « force motrice » du mouvement qu’il souhaite créer. Il est tout aussi indéniable, cependant, que le sionisme tel qu’il le théorisa est une idéologie fondée sur une logique essentiellement réactionnaire et colonialiste.

Juifs religieux et pauvres

En réalité, […] le projet sioniste de Herzl est au fond un plan conçu par un Juif autrichien assimilé et laïque, visant à débarrasser les Juifs occidentaux de leurs coreligionnaires religieux et pauvres d’Europe de l’Est dont la migration vers l’Ouest avait perturbé leur existence.

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La nouvelle idée de Theodor Herzl, destinée à pallier l’échec des entreprises de colonisation « philanthropique » (la principale était financée par la famille Rothschild), fut de remplacer les actes de bienfaisance par un projet politique s’insérant dans le contexte du colonialisme européen et visant à fonder un État juif appartenant à ce même contexte et le renforçant.

Herzl comprit que, pour parvenir à ses fins, il trouverait ses meilleurs alliés parmi les antisémites chrétiens. Son principal argument, dans la deuxième partie de son livre intitulée « Le plan », est le suivant : « La création d’une nouvelle souveraineté n’a rien de ridicule ou d’impossible. (…) Les gouvernements dans les pays desquels sévit l’antisémitisme seront très intéressés à nous procurer la souveraineté. »

Il ne restait plus qu’à choisir le territoire sur lequel le projet sioniste pourrait se matérialiser […]

Conformément au plan élaboré par leur père spirituel, les dirigeants du mouvement sioniste s’efforcèrent d’obtenir le soutien de l’une des grandes puissances européennes pour leur projet, qui n’avait pas tardé à se focaliser exclusivement sur la Palestine. […]

Dès lors, les sionistes concentrèrent leurs efforts à Londres. Chaim Weizmann, principal représentant du sionisme au Royaume-Uni, s’appuya sur le richissime Juif britannique et ancien membre du Parlement, lord Walter Rothschild. Ils parvinrent à obtenir, le 2 novembre 1917, la fameuse promesse formulée par le ministre des affaires étrangères, Arthur Balfour : « Le gouvernement de Sa Majesté [le roi George V] envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif (…)  »

[…]

Les circonstances historiques de la déclaration Balfour correspondaient parfaitement à la vision du « prophète » du sionisme, Theodor Herzl. Arthur Balfour était bien l’un de ces chrétiens antisémites dont Herzl avait su qu’ils deviendraient les meilleurs alliés du sionisme.

Le ministre britannique des affaires étrangères était, en effet, influencé par le courant connu sous l’appellation « sionisme chrétien ». Il s’agit des chrétiens qui soutiennent le « retour » des Juifs en Palestine dans l’espoir inavoué (ou parfois même le but affiché) d’en débarrasser les pays à majorité chrétienne.

Pour les sionistes chrétiens, le « retour » des Juifs en Terre sainte est une condition de la seconde venue du Christ. Viendra ensuite le Jugement dernier, qui condamnera à d’éternelles souffrances en enfer tous les Juifs qui ne se seront pas convertis au christianisme. Aux États-Unis, ce courant constitue aujourd’hui le soutien le plus ardent du sionisme en général, et de la droite sioniste en particulier.

[…]

En août 1917, après avoir pris connaissance du texte de ce qui allait devenir la déclaration Balfour, il remit un mémorandum au cabinet britannique, dans lequel il affirmait sans ambages : « Je tiens à ce que soit consigné mon avis que la politique du gouvernement de Sa Majesté est antisémite et fera par conséquent le jeu des antisémites du monde entier (2). » Edwin Montagu trouvait « inconcevable que le gouvernement britannique reconnaisse officiellement le sionisme et permette à M. Balfour de dire que la Palestine devra être transformée en “foyer national du peuple juif”. J’ignore ce que cela implique, mais je suppose que cela signifie que les mahométans et les chrétiens devront faire place aux juifs et que ces derniers seront favorisés et associés singulièrement avec la Palestine comme l’Angleterre l’est avec les Anglais ou la France avec les Français ; que les Turcs et les autres mahométans en Palestine seront considérés comme étrangers, tout comme les Juifs seront désormais considérés comme étrangers en tout lieu sauf en Palestine ». Il ajouta ensuite cette réflexion prémonitoire : « Peut-être faudra-t-il aussi n’accorder la citoyenneté qu’après un examen religieux. »

Protection d’une grande puissance

Comme l’avait prévu Theodor Herzl, le projet sioniste se réalisa sous l’égide d’une grande puissance européenne dans le cadre de ses visées coloniales-impérialistes.

[…]

En somme, le sionisme n’est pas un mouvement de libération nationale « comme les autres », qui présenterait la même dualité que plusieurs mouvements de ce type engagés dans une lutte contre l’oppression coloniale tout en opprimant d’autres communautés, nationales ou autres.

 C’est ce que reconnaissent les partisans d’Israël qui ne sont pas fanatiques au point de nier l’oppression perpétrée par l’État sioniste. Mais la vérité est que le mouvement sioniste s’est construit en exploitant l’oppression endurée par les Juifs et en comptant sur l’appui des antisémites afin de créer un État colonial structurellement intégré au système impérialiste, et non un État postcolonial comme il le prétend.

Aujourd’hui, cent ans après la déclaration Balfour, près de soixante-dix ans après la fondation de l’État d’Israël sur plus de 78 % du territoire de la Palestine du mandat britannique, et un demi-siècle après l’occupation par ce même État des 22 % restants, le premier ministre sioniste Benjamin Netanyahou compte toujours sur les antisémites des pays occidentaux pour cautionner l’attitude colonialiste et arrogante de son État et de son gouvernement.

Entre son alliance privilégiée avec les sionistes chrétiens aux États-Unis, sa complaisance envers Viktor Orbán, le premier ministre antisémite de la Hongrie, et son silence à l’égard de l’extrême droite américaine antijuive et antimusulmane, M. Netanyahou applique les recettes de Theodor Herzl, mais avec une abjection morale plus grande encore, car le génocide nazi a montré entre-temps à quelles horreurs l’antisémitisme et autres types de racisme pouvaient mener.

Propos recueillit par Gilbert Achcar. Manière de voir/ le monde diplomatique.Gilbert Achcar – Professeur à l’École des études orientales et africaines (SOAS) de l’université de Londres.

Source (extraits). https://www.monde-diplomatique.fr/mav/157/ACHCAR/58306

  1. Abraham Léon fut le premier à élaborer cette analyse matérialiste de la montée de l’antisémitisme dans La Conception matérialiste de la question juive, Entremonde, coll. « Rupture », Genève, 2018 (1re éd. : 1946, Éditions « Pionniers », Paris). Ce marxiste belge, juif et antisioniste, est mort à Auschwitz en 1944.
  2. « Memorandum of Edwin Montagu on the anti-semitism of the present (British) government », www.balfourproject.org