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La 5G amène sur le terrain géopolitique avec, en toile de fond, l’affrontement toujours plus âpre entre les États-Unis et la Chine.

[…] M. Ren Zhengfei , ancien ingénieur de l’armée reconverti dans l’électronique grand public joue la carte patriotique : « Les télécommunications sont une affaire de sécurité nationale. Pour une nation, ne pas posséder ses propres équipements dans ce domaine, c’est comme ne pas avoir d’armée (1). »

Ce sage précepte a finalement été adopté par d’autres pays, États-Unis en tête. Ironie de l’histoire, ce sont eux aujourd’hui qui voient dans Huawei et son emprise sur la technologie de la 5G une menace pour leur sécurité nationale.

Détenue par ses salariés, l’entreprise se caractérise par son système atypique de direction tournante, son mépris pour les marchés publics (jugés « cupides » par M. Ren) , son culte des valeurs maoïstes et son attachement à l’idée d’innovation nationale pour briser la dépendance de la Chine à l’égard des entreprises étrangères « impérialistes ». Le groupe gère désormais des réseaux dans 170 pays et emploie plus de 194.000 personnes.

Depuis 2009, il compte au nombre des principaux acteurs du développement de la 5G, tant au plan industriel qu’au sein des divers organismes internationaux de normalisation. À l’été 2020, Huawei a détrôné Samsung en devenant le premier vendeur de smartphones du monde.

Considérée comme l’une des entreprises chinoises les plus innovantes, sa filiale HiSilicon a conçu la puce Kirin, qui propulse des applications d’intelligence artificielle parmi les plus évoluées du marché.

Ce succès remarqué s’explique en partie par un engagement indéfectible en faveur de la recherche et développement (R&D), à laquelle l’entreprise consacre plus de 10 % de ses bénéfices annuels, soit plus de 15 milliards de dollars en 2019 (20 milliards escomptés en 2020), devant Apple et Microsoft.

À titre de comparaison, l’ensemble du secteur automobile allemand a investi environ 30 milliards de dollars en R&D en 2018.

Au-delà de ces chiffres, Huawei représente un étendard pour la société chinoise : l’exemple rare d’une entreprise qui, partie du bas de la chaîne avec des produits rudimentaires et ultrastandardisés, tutoie à présent Apple ou Samsung.

Sa trajectoire illustre les hautes aspirations du gouvernement pour le secteur des technologies. La Chine a longtemps été cantonnée dans la fonction d’usine de montage pour produits étrangers, comme le rappelle de façon humiliante la mention qui figure au dos de tous les appareils Apple : « Conçu en Californie, assemblé en Chine ». La destinée de Huawei démontre qu’une nouvelle ère pourrait s’ouvrir sous le slogan : « Conçu en Chine, assemblé au Vietnam ».

Si d’autres entreprises chinoises venaient à suivre cet exemple, la domination américaine sur l’économie mondiale pourrait s’en trouver sérieusement ébranlée. Certes, par le passé, des pays solidement ancrés dans la sphère d’influence des États-Unis ont connu un décollage économique fulgurant — Allemagne, Japon, « tigres » asiatiques —, mais le processus restait plus ou moins téléguidé par Washington.

Au début du XXIe siècle, les Américains supportent mal de voir la Chine se hisser au sommet par ses propres moyens, en poursuivant ses propres objectifs géopolitiques, pendant qu’eux-mêmes semblent s’assoupir au volant.

En cela, les enjeux du débat actuel sur la 5G dépassent de beaucoup la question d’une domination chinoise sur cette norme de téléphonie. La 5G est cette technologie qui devrait permettre une plus grande rapidité de connexion sur un plus grand nombre d’appareils, eux-mêmes connectés et interconnectés, tout en rapprochant les opérations de traitement des données de leur source, à savoir l’utilisateur final. Mais le matraquage publicitaire qui l’entoure fait oublier les nombreux obstacles à son application industrielle. Pour la plupart des usagers, l’impact de la 5G se limitera à des vitesses de téléchargement accrues et, peut-être, à l’avènement de l’Internet des objets, annoncé depuis si longtemps.

L’armée des grille-pain connectés

Bien sûr, la montée en gamme des réseaux et des appareils réclame des investissements colossaux, et la bataille fait rage pour conquérir le marché. Mais Huawei et la 5G ne sont que la partie émergée de l’iceberg. En toile de fond se joue un affrontement économique et géopolitique beaucoup plus vaste dans lequel les Chinois tentent de prendre l’avantage sur les Américains. Si la 5G met ces derniers dans tous leurs états, c’est parce qu’ils n’ont pas de champion à envoyer au front. L’Europe se montre plus sereine, car elle abrite deux équipementiers — Nokia et Ericsson.

L’offensive de Washington contre la haute technologie chinoise frappe un large éventail d’entreprises, de l’équipementier ZTE (propriété de l’État et très actif également sur le terrain de la 5G) à WeChat, en passant par TikTok et beaucoup d’autres moins connues. Mais Huawei en est indiscutablement la cible principale, parce qu’il incarne aux yeux de la Maison Blanche la quintessence d’une Chine sans scrupule, dont les États-Unis ne cessent de condamner et de sanctionner les forfaits, à Hongkong, dans le Xinjiang, en mer de Chine méridionale (2), etc., au point que M. Donald Trump désigne l’entreprise par l’un de ces petits surnoms qu’il affectionne : « l’Espion »  the Spyway »).

Vu du bureau Ovale, Huawei symbolise ces coups bas que le monde regarde à tort comme des succès commerciaux mérités. Il viole les droits de propriété intellectuelle, tyrannise ses partenaires, profite des généreuses aides de l’État pour casser ses prix et écraser la concurrence. En construisant des réseaux de télécommunications dans les pays du Sud, il les enferme dans une relation de profonde dépendance, participant ainsi de la « diplomatie de l’endettement » de Pékin, déployée notamment à travers son projet de nouvelles routes de la soie. Plus grave, Huawei équiperait ses produits de « portes dérobées » (backdoors) pour permettre au régime chinois d’étendre ses activités de surveillance. […]

À l’appui de ces critiques, on cite souvent la loi sur le renseignement national promulguée par Pékin en 2017, qui impose aux entreprises (et aux citoyens) de coopérer avec les autorités en leur fournissant des informations si demande leur en est faite. Autre motif d’inquiétude : l’accélération de la « fusion civilo-militaire », un effort qui vise à fluidifier les relations entre le secteur des technologies et l’armée… et qui s’inspire de l’exemple américain (3). Huawei, pour sa part, dément catégoriquement les accusations d’espionnage, soulignant que le gouvernement chinois ne prendrait pas le risque de ruiner son crédit international.


Suite a lire dans le mensuel d’Octobre du « Monde Diplomatique » Pages 22-23


Evgeny Morozov. Le monde diplomatique. Titre original : « bataille géopolitique autour de la 5G ». Source (Extrait)


  1. Cité dans Yun Wen, The Huawei Model. The Rise of China’s Technology Giant, University of Illinois Press, Champaign (Illinois), à paraître en novembre 2020. Les citations suivantes de dirigeants de Huawei proviennent de cet ouvrage.
  2. Lire « Chine – États-Unis, le choc du XXIe siècle », Manière de voir, n° 170, avril-mai 2020.
  3. Cf. Linda Weiss, America Inc. ? Innovation and Enterprise in the National Security State, Cornell University Press, Ithaca, 2014.
  4. Plutôt que la « compétitivité » comme indiqué dans la version imprimée.
  5. Yun Wen, op. cit.
  6. Dieter Ernst, « China’s standard-essential patents challenge : From latecomer to (almost) equal player ? », Centre for International Governance Innovation, juillet 2017, Waterloo (Canada).
  7. C’est bien Qualcomm qui voulait racheter NXP, et non pas l’inverse, comme indiqué par erreur dans la version imprimée.
  8. Gregory Shaffer et Henry Gao, « A new Chinese economic order ? », Journal of International Economic Law, Oxford, à paraître.
  9. John Seaman, China and the New Geopolitics of Technical Standardization, Institut français des relations internationales, Paris, janvier 2020.
  10.  « Japan grows wary of China’s smart-city global standards », Nikkei Asian Review, Tokyo, 11 août 2020.
  11. Cf. Paul Triolo et Kevin Allison, « The geopolitics of semiconductors », Eurasia Group, New York, septembre 2020, et Dieter Ernst, « Competing in artificial intelligence chips : China’s challenge amid technology war ».