Comprendre 6

Le polémiste triture tellement l’histoire qu’à moins d’être historien spécialiste de cette période où de s’armer de beaucoup de documentation qu’il est vital de rétablir au plus vite « la vérité » historiquement incontestable.

Ainsi Éric, passionné d’histoire (comme d’autre, style : Lorànt Deutsch et Stéphane Bern), s’ingénie à embrouiller lectrice lecteur en revisitant les faits historiques dans une cinquantaine de pages de « Mélancolie française », une quarantaine dans « Destin français » consacrées au Maréchal Pétain et au Général De Gaulle. Au passage, rappelons-nous l’hommage rendu à Pétain par Emmanuel Macron https://youtu.be/wsqH9Aw79q0

Exemples 1- extraits du livre de Laurent Joly.

Afin de justifier la livraison par l’État français de dizaines de milliers de juifs au nazis, Éric Zemmour invoque la puissance sans limite du vainqueur (qui, assure-t-il à « le droit de vie et de mort » sur la population occupée) et les obligations nées de la convention d’armistice : « ça nous a pas échappé que la France avait perdu la guerre et que nous étions obligés de fournir la police française – « Grand rendez-vous », Europe un, 26 septembre 2021.

Dans son dernier livre, il fabrique une anecdote censée marquer les esprits : « Quand Papon [lors de son procès en 1997-98] rappela que l’article 3 de la convention d’armistice signée par la France avec son vainqueur prévoyait que la police française pouvait être réquisitionnée à tout moment par les autorités allemandes, le public de l’audience tomba des nues [La France n’a pas dit son dernier mot, op. cit., p. 59-60]. »

L’article 3 de la convention d’armistice signée entre la France et l’Allemagne le 22 juin 1940 précise en effet que le Reich vainqueur « exerce tous les droits de la puissance occupante ». Mais ces droits (et les juristes de l’administration allemande à Paris le savent très bien) sont bornés par la convention de La Haye (1907). L’occupant peut édicter des règlements et imposer toute réquisition nécessitée par les besoins de son armée. Mais il lui est interdit de se livrer à des pillages et il est tenu de respecter « les droits de la famille, la vie des individus et la propriété privée, ainsi que les convictions religieuses et l’exercice des cultes ».

En France, où les chefs de l’administration allemande estiment qu’il faut faire preuve de doigté — la France n’est pas la Pologne ! l’occupant avance prudemment en 1940.

C’est ainsi qu’il allègue un prétexte sécuritaire et tente d’attirer Vichy dans le piège de la collaboration quand il initie ses premières mesures contre les juifs et leurs biens en septembre-octobre [Voir Tal Bruttmann, Au bureau des Affaires juives. L’administration française et l’application de la législation antisémite (1940-1944), La Découverte, 2006, p. 40-42.]

C’est ainsi, également, qu’il doit attendre mai 1941 pour instituer ouvertement la spoliation des juifs en zone occupée.

C’est ainsi, surtout, qu’il lui faut obtenir du gouvernement de Vichy (alors plus désireux que jamais de collaborer) la création d’un commissariat général aux Questions juives (mars 1941) afin d’accélérer la mise au ban des juifs.

C’est ainsi, enfin, qu’il est contraint de ruser pour réaliser la première rafle de juifs, à Paris, le 14 mai 1941: la base légale (le prétexte) est la loi de Vichy du 4 octobre 1940 qui permet aux préfets d’interner les étrangers de « race juive ». L’occupant pousse le vice jusqu’à impoer à la presse parisienne de présenter l’opération comme 100 % française !

On le voit, la réalité de l’Occupation est loin des simplismes zemmouriens. L’argument de la nécessité, du « il n’y avait pas le choix », de « l’armistice obligeait à », est un mensonge, une justification d’après-coup des dirigeants de Vichy.

Ainsi, l’exigence allemande de juin 1942 (arrêter brutalement des dizaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants juifs, pour les envoyer, on ne sait où, dans des wagons plombés) outrepassait incontestablement les termes de la convention d’armistice et de toute la réglementation internationale en vigueur. S’y opposer était possible. Mais le gouvernement Laval-Pétain, à l’été 1942, pensait encore que l’Allemagne gagnerait la guerre, il croyait toujours aux bienfaits de la collaboration et, surtout, il avait sa propre politique antisémite : se débarrasser du maximum de juifs étrangers.

Résultat : du 17 juillet au 11 novembre 1942, en moins de quatre mois, près de 37 000 juifs, pour l’essentiel apatrides, ont été déportés à Auschwitz. Bilan effarant en regard de qui se passe lorsque la machine de la collaboration d’État cesse de tourner à plein régime : après novembre 1942, quand la France se retrouve dans la situation d’un pays entièrement occupé, sans l’interface d’un gouvernement semi-souverain jouant à fond le jeu de l’insertion dans l’Europe nazie, il y a deux à trois fois moins de déportés…

Dans Destin français, reprenant une légende pétainiste, Éric Zemmour écrit qu’en août 1943, le maréchal refusa de ratifier le décret de dénaturalisation collective des juifs devenus français depuis 1927 signé par Laval et que, « dans la foulée, il interdit désormais que la police française participe aux arrestations [Destin français, op. cit., p. 531.] ».

En vérité, c’est Pierre Laval lui-même qui, tenant compte de l’évolution de la guerre (la chute de Mussolini en Italie, l’impasse militaire du Troisième Reich, etc.), renonça à cette vaste dénaturalisation. Pour autant, la traque des juifs fut, jusqu’au bout, avant tout le fait de la police française (et non des SS et de la Milice, comme le croit Zemmour), et Vichy continua ponctuellement à se soumettre aux ordres nazis, comme en janvier 1944 à Bordeaux, où plusieurs centaines de juifs français furent raflés par la police aux ordres de Papon.

Si, durant la dernière année de l’Occupation, les nazis n’ont mis la main « que » sur 20 000 victimes, c’est essentiellement en raison des faibles moyens policiers alloués par Berlin (qui refuse en 1943 d’envoyer les 250 policiers spécialisés dans la traque des juifs réclamés par le « service juif » de la Gestapo à Paris !), du zèle fléchissant voire de la désobéissance grandissante dans les rangs de la police française, et de l’efficacité des réseaux de sauvetage, qui ont pu se déployer à travers tout le pays.

La « polonisation » du pays après 1943 et le « rôle protecteur [Destin français, op. cit., p 532 » de Vichy qu’évoque Zemmour relèvent du mythe.


Laurent Joly – « La falsification de l’Histoire ». Ed Grasset, 131p. 12 €


Le populisme radical de Jules Michelet

Si le qualificatif de « populiste » résonne aujourd’hui comme une condamnation et désigne bien souvent une dérive de la démocratie, ce terme peut aussi permettre d’identifier des positions théoriques convergentes, politiques et épistémologiques, qui, sans être totalement étrangères à ce que l’on condamne lorsqu’il est question de « populisme », n’en demeurent pas moins importantes pour une histoire intellectuelle du premier XIX* siècle et fécondes pour un renouvellement de la pensée républicaine aujourd’hui.

Lire la suite

L’ Histoire sous influense politique ou religieuse.

L’histoire n’étant que science interprétative, elle peut donner lieu à mille lectures. Et celles qui prévalent aujourd’hui ne participent pas toutes d’une véritable démarche historienne. D’où la nécessaire vigilance face à l’instrumentalisation politique de l’histoire.

Lire la suite