En parler… ou pas ?

En parler n’est-ce pas lui faire trop d’honneur…

… Vaste question.

Ne pas en parler … le laisser égrener ses contradictions qui chaque jour gagnent quelques « points dans les sondages truqués », ne jamais faire ressortir ses litanies sur un peuple français soi-disant morose, ses obsessions envers « l’étranger », sur l’arabisation française, cultuelle comme culturelle, ses arrangements avec l’histoire, ses retours sur un passé peu glorieux, ses réhabilitations-vénérations pour des auteurs (Maurras, Céline, etc.) ou des pactisant avec l’ennemi (Pétain de 40, etc.) … Alors en parler… ou non ? MC


Il kiffe le moment, c’est sûr.

Dessein de Mougey – Le Canard Enchainé – 22/09/2021

Pas un jour sans faire la une, il est la grosse attraction de la campagne. Ça le grise un peu, il faut dire que ses sujets sont stratosphériques : plus question de s’appeler Mohammed ni Khadija, mais pas non plus Kevin ou Jordan, les musulmans veulent nous remplacer grandement, c’est des méchants, faire enterrer ses morts à l’étranger, c’est mal, ressortons la guillotine, y a des baffes qui se perdent, mais où sont les femmes avec leurs gestes pleins de charme, c’était mieux avant.

On s’indigne, on lève les bras au ciel, et Zemmour s’en moque. Il a quelques phrases toutes prêtes qu’il assène désormais à l’interlocuteur, du style « Je connais l’islam » (et vous non), ou une autre, vertigineuse, « Le réel me donne raison », suivies en général d’une citation qui cloue le bec au contradicteur.

Zemmour se plaît à se présenter comme l’homme qui prend des risques et des coups au nom des combats qu’il porte, mais il n’oublie jamais son petit business : il a pris soin de sécuriser sa place au « Figaro » et à CNews pour l’après-campagne. Son livre, qu’il édite lui-même, peut lui rapporter, s’emballe un de ses proches, « pas loin de 5 millions d’euros ». De quoi voir venir s’il devait abandonner en route.

De tels revenus pourraient-ils constituer un handicap vis-à-vis de son électorat ?

« Pas du tout, balaie un collaborateur, les Français n’aiment pas les losers. » Et, à défaut d’un succès électoral, le winner numéro un des ventes sur Amazon mise sur le succès de son bouquin.

Maintenant qu’il est sur la rampe de lancement, il travaille sa stature.

A ceux qui le traitent de journaliste ou de polémiste, il répond : « Ça fait trente ans que je fais de la politique avec un grand P. » Prière de passer votre chemin, bande de nains.

Son livre est, explique-t-il avec sa modestie coutumière, dans la lignée de Hugo et de « Choses vues ». Il n’est pas manchot et connaît les ficelles du storytelling. Il faut maintenant qu’on connaisse l’homme derrière les idées, il est temps. Le polémiste aux airs de Nosferatu sur ses affiches nous apprend donc qu’il est père et qu’un de ses fistons a pesé lourd dans sa décision de se lancer dans la bataille quand il lui a assené, à l’heure où blanchit la campagne : « Le diagnostic, tu le fais depuis trente ans. Maintenant, il faut agir. » Une injonction d’une telle puissance ne pouvait demeurer sans réponse.

Un de ses collaborateurs, Samuel Lafont, un ancien des équipes de Fillon qui fut également chargé de com’ des Contribuables associés, fait donc monter la sauce via les réseaux sociaux sur le prétendu désir de Zemmour qui tarauderait le pays profond. « Quand Zemmour réunit 800 personnes à Nice, cinquième ville de France, ce n’est pas grand-chose en fait, mais ils font tellement de mousse qu’on a l’impression qu’il remplit le Zénith ! Quand Le Pen faisait un meeting à Marseille, on louait le stade Vélodrome, tout simplement », s’agace un cadre frontiste.

Il s’est même trouvé un père spirituel, l’historien Jacques Bainville, un proche de Maurras (fondateur de « L’Action française » et créateur de l’« antisémitisme d’Etat »), qui a prophétisé le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, et regretté d’avoir négligé l’action politique.

Ses collaborateurs directs sont tous des inconnus. « Aucun n’a le niveau requis pour faire campagne », assène un proche de Marion Maréchal. Patrick Stefanini, sollicité, s’est mis au service de Valérie Pécresse. Thierry Deransart, ancien journaliste à « Valeurs actuelles » et au « Figaro », s’occupe des relations presse. Antoine Diers, porte-parole des Amis d’Eric Zemmour, a été directeur de cabinet des maires de Calais, de Villejuif et du Plessis-Robinson. Sarah Knafo, magistrate à la Cour des comptes, qui fait office de directrice de campagne, n’a pas 30 ans et découvre la mission. C’est une proche d’Henri Guaino et de Marie-France Garaud.

Heureusement, il y a du lourd dans l’entourage d’Eric Zemmour. Jean-Yves Le Gallou, un énarque mégrétiste membre de feu la Nouvelle Droite et cofondateur du Club de l’horloge (1974), qui fut président du groupe FN au conseil régional d’Ile-de-France, le conseille fréquemment. Philippe Milliau, 72 ans, un vieux de la vieille de l’extrême droite, passé par le Bloc identitaire, aujourd’hui président de TV Libertés, le pendant télévisuel de Radio Courtoisie, participe à l’organisation. Le petit milieu zemmouriste est en effervescence : on annonce le ralliement imminent de… Charles Millon. « Ce serait le premier ancien ministre qui nous rejoindrait », s’extasie un proche.

On lui reproche de ne pas se préoccuper du futur, il s’en défend. « J’avoue prendre de plus en plus de plaisir à me tourner vers l’avenir et vers des solutions en rencontrant régulièrement des Français experts dans tous les domaines de l’action publique. » Et quels Français… Bainville, Guaino, Le Gallou, Milliau, Millon, le tout sous l’oeil bienveillant (pour une fois) de Marie-France Garaud. Allez, roulez jeunesse, et vivement demain !


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé – 22 sept 2021