Barrages contre Bruxelles

La france dort sur un pactole d’électricité propre, pilotable à volonté et (quasi) gratuite : les capacités inexploitées des quelque 600 barrages de l’Hexagone, gérés par EDF, qui permettraient d’augmenter de près de 5 % la production électrique du pays.

Encore faudrait-il, au préalable, régler un vieux contentieux avec la Commission européenne : celle-ci exige en effet la mise en concurrence des barrages avant d’autoriser les investissements nécessaires.
EDF, qui ne veut pas risquer de perdre son pactole, s’y oppose. Il est suivi par Emmanuel Macron, qui entend « éviter les mises en concurrence ».

La commission d’enquête sénatoriale chargée de se pencher sur le sujet, présidée par le socialiste Franck Montaugé, a rendu son rapport à la mi-juillet. Elle souligne l’« absolue nécessité de régler dans les meilleurs délais le conflit avec la Commission ».
Bruno Le Maire, le ministre (démissionnaire) de l’Economie, a promis « une solution juridique d’ici à la fin de l’année ». Sauf qu’il ne sera plus là pour la mettre en œuvre !

Modernisation interdite

Les barrages français appartiennent à l’État, qui les a majoritairement donnés en concession pour soixante-quinze ans à EDF (70 %) et à Engie (25 %). Selon une directive européenne de 2014, ceux qui sont arrivés en fin de concession — il y en a déjà 38 et il y en aura 61 à la fin de 2025 — doivent être remis en concurrence via un appel d’offres. Même chose si le concessionnaire entend procéder à de gros travaux pour augmenter la capacité de production.

L’enjeu est fondamental : ces ouvrages — deuxièmes producteurs d’électricité derrière le nucléaire — fournissent plus de 11 % de la production électrique nationale, soit la moitié des énergies renouvelables, et ils sont particulièrement rentables.
« [Comme ils sont] amortis depuis longtemps, la matière première — l’eau tombe du ciel », explique un technicien d’EDF. De plus, ils sont essentiels pour répartir l’eau nécessaire à l’agriculture et à la régulation des fleuves pour le refroidissement des centrales nucléaires.
Enfin, ils permettent de stocker le surplus d’électricité nucléaire et solaire, évitant les gaspillages d’électricité.

C’est notamment en raison de ce « rôle social très important » que la députée socialiste Marie-Noélle Battistel, co-rapporteure de la mission d’information consacrée aux modes de gestion et d’exploitation des installations hydroélectriques, refuse toute privatisation. « La recherche du profit, estime-t-elle, va contre l’intérêt général. »
Même son de cloche du côté des syndicats : « En cas de mise en concurrence, l’opérateur serait choisi sur un seul critère : celui de la production d’électricité, au détriment des autres rôles des barrages », explique au « Canard » Fabrice Coudour, secrétaire général adjoint de la Fédération CGT des mines et de l’énergie. Et de conclure : « Le problème est uniquement politique : la France n’a pas le courage de s’affirmer face à la Commission européenne. »

La commission d’enquête dénonce, elle, l’indécision du gouvernement, « paralysé entre [sa] conviction que le contournement de la mise en concurrence est impossible et la volonté d’EDF (…) d’éviter cette mise en concurrence ». Et ce, estime la commission, pour éviter « un conflit social dur, si un projet de mise en reconcurrence devait voir le jour ».

Compromis à haute tension

Pour l’heure, le gouvernement et EDF défendent une solution de compromis à laquelle les syndicats seraient prêts à se rallier : transformer le système des concessions en un « régime d’autorisation », déjà appliqué pour les plus petites centrales hydrauliques.
L’État vendrait ses ouvrages aux actuels concessionnaires, avec un cahier des charges. Ils seraient, en conséquence, soumis à une simple autorisation préfectorale pour toutes leurs décisions de gestion.

Restera à convaincre Bruxelles que la cession des barrages à son actuel concessionnaire — sans appel d’offres est conforme à la concurrence européenne. Et que le prix demandé n’est pas un cadeau, même si l’Etat cède ses barrages à une société (EDF) dont il est l’unique actionnaire.

L’argumentaire empêchera-t-il la commission de faire barrage ?


Hervé Martin. Le Canard enchaîné. 21/08/2024


Une réflexion sur “Barrages contre Bruxelles

  1. bernarddominik 29/08/2024 / 17h22

    Parfois il faut avoir le courage de dire merde à l’UE et comme on paie plus qu’on reçoit l’UE ne peur pas grand choses ses seules sanctions étant financières.

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