Fusionner Radio France et France Télévisions pour faire face au privé, bonne idée ou lubie politicienne ? Les députés ouvrent le débat le 23 mai.
Le 23 mai, un chapitre crucial s’ouvrira. Les députés s’attaqueront en première lecture à la proposition de loi « relative à la réforme de l’audiovisuel public et à la souveraineté audiovisuelle ». Adoptée il y a un an au Sénat, cette loi Lafon, du nom du sénateur du Val-de-Marne (UDI), propose un rapprochement sous forme de holding de France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et l’Institut national de l’audiovisuel (INA). « Se rassembler pour être plus forts », martèle Laurent Lafon, justifiant le besoin d’une réforme pour faire face à la concurrence accrue du privé ou la nécessité de s’adapter aux enjeux technologiques. Vaste programme, pas ou peu abordé dans ce texte de vingt-huit pages et quinze articles, qui acte avant tout la création d’une nouvelle structure,
France Médias, à la tête de laquelle serait nommé un patron par décret du président de la République, sur proposition du conseil d’administration et après avis de l’Arcom. Difficile cependant d’avoir des certitudes sur ce que le texte va devenir au fil des débats.
D’autant que le projet, vieux serpent de mer, n’en est pas à sa première mouture. Dès 2017, Emmanuel Macron annonçait sa volonté « de faire une révolution » dans l’audiovisuel public qu’il qualifiait, au passage, de « honte pour nos concitoyens ». Elle est désormais en marche.
Et menée à pas cadencé par Rachida Dati qui, depuis sa nomination au ministère de la Culture en janvier 2024, en a fait une priorité. « Avoir une gouvernance unique, fusionner, pousser à la coopération, aux synergies… c’est un objectif qu’on doit tous avoir », déclarait-elle en mars devant la commission culture du Sénat.
Deux mois plus tard, nous y sommes. Avec en bonus, le projet d’une fusion, jusqu’ici taboue. La ministre a trouvé en Laurent Lafon un allié de circonstance. « Elle a donné un coup d’accélérateur au dossier même si elle est restée vague sur la façon dont tout cela allait se faire », souligne le sénateur, assumant s’être inspiré du projet de loi de Franck Riester, ministre (UDI) de la Culture de 2018 à 2020, dont l’examen du texte a été stoppé net par le Covid.
Il est désormais rattrapé par la détermination et la capacité d’improvisation de Rachida Dati, qui a surpris son monde en annonçant une « holding opérationnelle bouclée idéalement au 1er janvier 2025 » et une fusion à « l’horizon 2026 ».
L’enchaînement précipité d’annonces après des années de louvoiements a suscité la sidération chez les salariés de l’audiovisuel public. « La question n’est plus de savoir si on est dans le mythe, mais quand et comment ça va se faire », résume Pierre Mouchel, représentant du SNRT CGT à France Télévisions (FTV). Fin avril, lors d’un comité social et économique (CSE) stratégique du groupe, Delphine Ernotte Cunci, présidente de FTV depuis 2015 et potentielle super-présidente de la holding, a été transparente : « Elle a expliqué sans détour qu’elle soutenait le projet d’une fusion », explique Antoine Chuzeville, du SNJ de FTV, confirmant la date de 2026.
Le calendrier surprend, et pas seulement les salariés. « C’est totalement irréaliste et ça pourrait bloquer toutes les avancées positives », s’emporte Laurent Lafon, en opposition avec la ministre sur ce point.
Le sénateur s’interdit désormais de parler de fusion : « Attendons de voir comment se passe la mise en place de la holding avant d’envisager la suite », avance celui qui est aussi membre du conseil d’administration de Radio France. Une maison où la pdg, Sibyle Veil, s’est clairement montrée hostile à l’idée d’une fusion, tout en se disant favorable à plus de coopérations.
Alors que les audiences du service public sont bonnes, et que des économies sont menées depuis plusieurs années, difficile pour les personnels de comprendre cette urgence à réformer, d’autant plus que les justifications sont rarement étayées. « Pourquoi maintenant, et pourquoi si vite ? », se désole une journaliste de la Maison ronde, où les salariés parlent d’expérience. Les projets communs entre radio et télé publique n’ont pas attendu cette réforme pour voir le jour. À l’image de la chaîne de télé Franceinfo, diffusée depuis 2016 sur le Canal 27 de la TNT, où les coopérations fonctionnent sur le numérique, moins pour l’antenne.
« Cela ne se passe pas bien entre les deux rédactions, voire très mal, sur fond de lutte d’influence entre les deux pdg, explique un journaliste côté radio. Le sentiment général est que France Télévisions a un rapport de donneur d’ordre à un sous-traitant. On se sent méprisés », résume-t-il.
Un sentiment d’injustice exacerbé par la bonne santé de la radio, troisième antenne de France avec 8,5 % d’audience cumulée, largement supérieure à celle de la télé (0,8 % de pda, loin derrière les autres chaînes d’info). Récemment, un projet de diffuser en images la « petite matinale » de la radio (5 h 00-7 h 00) sur la TNT a occupé les équipes, qui ont mené des tests grandeur nature pendant un mois fin 2023.
Néanmoins, à quelques jours du lancement officiel, le projet a été reporté sine die par France Télévisions, pour des questions de financement, suscitant beaucoup de frustration.
Autre laboratoire de ces synergies : le regroupement des antennes locales de France Bleu et France 3 sous la marque commune « Ici ». Amorcée il y a moins de deux ans, cette « offre unique de proximité » tarde à se traduire sur le terrain. « On est lucides sur le fait qu’on risque de ne pas peser lourd face à la télé, si vraiment il y a rapprochement », résume Delphine Merlaud, secrétaire générale de SUD Radio France.
Le fait que le nom France Bleu soit amené à disparaître, tandis que France 3 va finalement garder sa marque au niveau national, ressemble déjà à une première promesse non tenue. Peu importe, le temps presse. Car une autre urgence doit être réglée : le financement.
Depuis la suppression de la redevance en août 2020, le budget de l’audiovisuel public est assuré par l’affectation d’une fraction de la TVA. Une solution transitoire jusqu’à la fin de 2024. Pour être pérennisée, elle doit être inscrite dans la loi organique. L’éventuelle modification est au programme du Parlement pour septembre.
Et Rachida Dati de proposer un package : la « sanctuarisation » des ressources contre la holding. « Nous sommes face à une sorte de chantage : on peut vous financer si vous acceptez de vous rassembler », explique Serge Cimino, à la SNJ de FTV. Les débats qui s’ouvrent promettent d’être tendus. Les syndicats ont annoncé une grève massive les 23 et 24 mai. Personnels de radio et de télévision défileront regroupés devant l’Assemblée nationale
Étienne Labrunie et Sophie Gindensperger. Télérama. N° 3879. 15/05/2024
Oh, ils vont arriver eux aussi à un compromis…