La philosophe et sociologue s’indigne du manque de parité au cœur des Académies, pourtant censées recruter les personnes les plus éminentes dans leur spécialité, quel que soit leur sexe.
C’est bien connu, l’histoire du féminisme est scandée d’avancées puis de retours en arrière. Il y a des backlashs. Mais il y a aussi ces bastions qui jamais ne lâchent. La mésaventure de Dominique Méda à l’Académie des Sciences morales et politiques souligne la discrète mais remarquable résistance de certaines citadelles du machisme contre les plus belles vagues du féminisme.
A deux reprises, dont une fois pour le fauteuil d’une femme (Mireille Delmas-Marty), la sociologue s’est présentée devant cette institution. Laquelle a pour mission, avec les autres Académies, « de contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres, des sciences et des arts » (autrement dit : elle tient des séances de réflexion, émet des conseils aux pouvoirs publics, distribue prix et médailles).
Et à deux reprises, un homme lui a été préféré. Il est vrai que Dominique Méda n’est que normalienne, énarque, agrégée de philosophie, membre de l’Inspection générale des Affaires sociales, professeure à l’université de Paris-Dauphine, chroniqueuse au « Monde » et autrice de dizaines d’essais. On comprend mieux pourquoi la vénérable institution, si sourcilleuse sur les mérites de ses membres, n’a pu la choisir…
Ni aucune autre femme : seules quatre siègent parmi les 50 élus !
Passablement agacée, la candidate malheureuse a rédigé une lettre ouverte au président de la République, lui demandant de « mettre en place des règles organisant la parité dans le recrutement des membres de cette institution ».
- Au départ, vous avez été sollicitée par la doyenne de la section « morale et sociologie » pour poser votre candidature. Vous attendiez-vous à ces résultats ?
D’une certaine manière, oui. La deuxième fois encore plus, car cette candidature était une sorte de testing qui visait à prouver le refus d’élire une femme. Il y a quelques années, invitée à donner une conférence à l’Académie, j’avais découvert l’entre-soi qui y régnait. J’avais été sidérée par le très faible nombre de femmes – il devait y en avoir deux ou trois à l’époque – et surprise par le côté « monocolore » de ce groupe, qui m’avait paru assez peu progressiste.
C’est cette impression d’entre-soi qui m’a donné envie de répondre à la sollicitation de la doyenne de la section « morale et sociologie » en septembre. Pourquoi une institution de la République serait-elle capturée par une coterie ?
Je lui avais dit qu’une femme classée à gauche ne serait sans doute pas la bienvenue. Elle m’avait répondu qu’il lui semblait que c’était le bon moment, que ses collègues souhaitaient introduire de la diversité. Mais, comme certains membres me l’ont fait remarquer, j’arrivais avec un double handicap : être une femme et être de gauche sociale-démocrate.
- L’Académie des Sciences morales et politiques a-t-elle une utilité ?
A l’heure où la science est attaquée, où il est absolument nécessaire d’organiser des débats éclairés sur l’avenir de l’Europe, la fin de vie, la transition écologique…, une telle institution devrait jouer un rôle majeur. […]
- Vous êtes membre de l’Académie royale de Belgique. Là-bas, les femmes qui ont votre carrière sont les bienvenues ?
Je suis membre à titre étranger. Les académiciens et académiciennes ont été capables d’engager une profonde réforme en 2021. Il n’y avait à l’époque que 20 % de femmes. L’Académie a voté, à l’unanimité, pour ajouter 40 fauteuils (10 par classe) et les a réservés aux femmes. C’est remarquable. […]
- Pourquoi est-il à vos yeux important de se battre sur ce type de symboles ?
Les Académies sont censées recruter les personnes les plus éminentes dans leur spécialité. Or il y a aujourd’hui des femmes excellentes dans tous les domaines. Qu’elles ne soient pas représentées dans ces enceintes est non seulement insupportable, mais c’est aussi une perte pour la société. […]
- Comment interprétez-vous cette résistance de la phallocratie ?
Dans la mesure où il s’agit d’une cooptation, sans règle ni, critère, les membres recrutent ceux qui leur ressemblent et sont proches d’eux, comme s’il s’agissait d’un club privé. Mais ce n’est pas un club ! C’est une institution de la République. […]
Propos recueillis par Julie Clarini. Le Nouvel Obs. N° 3111. 16/05/2024
Pas touche : chasse gardée…