Dispositif complexe, mais résultats plutôt satisfaisants.
Dans le 18e arrondissement de Paris, une expérience de fusion entre un collège ghetto – Hector-Berlioz – et son voisin huppé – Antoine-Coysevox – a entraîné à sa création une levée de boucliers. Mais, sept ans plus tard, la fusion porte ses fruits. Une initiative qui n’a malheureusement pas fait d’émules.
Une petite blonde propre sur elle, style première de la classe, lève l’index et le petit doigt comme le font les rappeurs marseillais. « Wesh, Berlioz, le pire collège de Paris ! »…
Puis elle raconte son histoire.
Ses parents ont fait grise mine en découvrant la carte scolaire. Ils auraient bien aimé l’envoyer dans le privé, mais elle a préféré « suivre ses copines » dans cet établissement du 18e arrondissement, malfamé pendant des années, avant de faire partie d’un programme expérimental de mixité scolaire lancé en 2017. « Je les ai harcelés jusqu’à ce qu’ils soient d’accord. Ils étaient pas contents, fanfaronne-t-elle. Maintenant ça y est, je suis dans « la cité »! »
« La cité », c’est le surnom du pire collège de Paris, Hector-Berlioz. On y trouve donc des jeunes filles de bonne famille les doigts levés, mais la sortie des classes y prend plutôt des airs bon enfant, dans le genre chahut gentillet de jeunes plutôt bien élevés. Accolé au périphérique, côté porte de Saint-Ouen, l’établissement du nord de Paris a pourtant longtemps été un ghetto scolaire et social; même les passants hâtaient le pas devant le bâtiment.
Derrière l’auvent pointu de sa porte et les barreaux de ses fenêtres du rez-de-chaussée, l’insécurité menaçait : les violences physiques et verbales se greffaient au racket et au harcèlement, des élèves comme des professeurs. Un article du Parisien, daté d’avril 2015, fait même état de menaces de mort envers les enseignants, d’adultes giflés, insultés, cibles de crachats jusque dans la rue.
À quelques centaines de mètres de là, le lycée Antoine-Coysevox était, à l’inverse, plutôt bien coté, avec des enfants issus de milieux favorisés. Le choix royal des professeurs en fin de carrière. Ici, à l’ombre de la butte Montmartre, deux 18es se font face. Le périphérique et sa misère versus le quartier gentrifié en contrebas du Sacré-Coeur.
Les deux établissements ont fusionné en 2017 à la faveur d’un dispositif de mixité sociale poussé par la ministre de l’Éducation de l’époque, Najat Vallaud-Belkacem.
Auparavant, moins d’un élève de Berlioz sur deux parvenait à obtenir son brevet; et 70 % des parents aisés tâchaient de contourner la carte scolaire. Aujourd’hui, les chiffres ont changé du tout au tout : 89 % des troisième obtiennent leur brevet et, depuis 2017, le collège Coysevox accueille 27 % d’élèves défavorisés.
Quand l’idée a commencé à germer, en 2016, parents comme professeurs se sont « crispés » – c’est le moins que l’on puisse dire. Vent debout contre le projet, ils se sont mobilisés pendant des mois pour tenter de le faire capoter. Des noms d’oiseaux
ont volé, les réunions se sont tendues. « Pourtant, la configuration des lieux était idéale. Le 18e arrondissement est extrêmement ségrégué. En quelques centaines de mètres, on passait d’un quartier à un autre très différent. Les établissements Coysevox et Berlioz, chacun dans leur genre, étaient des cas extrêmes », se souvient Julien Grenet, directeur de recherche au CNRS et membre du comité scientifique qui a accompagné l’expérience.
François Bohm, père d’élèves du collège Coysevox et élu des parents pendant huit ans, regrette la façon dont les discussions ont été menées. « On ne pouvait pas critiquer le projet sans être taxé de blanc riche et raciste. Dans les faits, nous réclamions la fusion avec un troisième lycée favorisé, pour permettre une meilleure mixité. Quand vous imposez, sans négociation, à des parents de scolariser leur enfant dans le pire collège de Paris, ils le vivent forcément mal. On demande à l’école publique de contrebalancer les politiques urbaines à l’oeuvre depuis des années », déplore-t-il.
Dès la rentrée 2017, un système de «montée alternée» a été mis en place : les élèves du double secteur sont regroupés en sixième dans le même collège, une année sur deux à Coysevox, l’autre à Berlioz. Si bien que chaque établissement n’a que deux niveaux : sixième et quatrième ou cinquième et troisième, successivement. Et alors, ça marche? Est-ce que mélanger des gosses de riches avec des gosses de pauvres peut vraiment bâtir une société apaisée, solide et unifiée?
Près de sept ans après, l’ex-principal de Berlioz, Farid Boukhelifa, dresse un bilan idyllique de la situation. « Quand je suis arrivé, les lieux étaient vétustes, pas très propres, sans
aucun aménagement, avec des personnels en souffrance. . . Je ne pouvais pas passer clans les classes sans être chahuté. C’était un vrai ghetto », affirme-t-il.
Aujourd’hui, il n’y a plus de conseils de discipline. Aucun élève n’a été exclu depuis quatre ans. 80 % des élèves de troisième passent en seconde générale. Ils parviennent à intégrer des lycées prestigieux, comme Henri-IV ou Condorcet, et réussissent à s’intégrer et à suivre les cours, d’après les bulletins des anciens troisième qui sont communiqués.
« Ce n’est plus le code de la cité qui prévaut, poursuit l’ex-principal. Les élèves défavorisés apprennent des façons de vivre qui leur permettent de mieux évoluer ensuite au lycée, car ils ont été au contact d’élèves favorisés. À l’inverse, ces derniers acquièrent des compétences psychosociales qui leur sont utiles toute leur vie. Ils apprennent la bienveillance, la tolérance. Ce n’est pas qu’une question de résultats scolaires. Il s’agit de construire la République au quotidien. »
Patricia Crépy, professeure de lettres classiques, tient peu ou prou le même discours. Tout juste débarquée à Berlioz après des années passées dans des établissements du 16e arrondissement, elle a dû essuyer une première année extrêmement compliquée. « J’étais constamment bordélisée. Un élève me disait que je puais de la gueule, un autre m’accusait de mentir, le groupe se moquait de ma façon de parler… Il y avait un refus de travailler quasi systématique. »
Un an plus tard, après l’expérimentation, la vie du collège a changé du tout au tout. « Je n’ai plus eu de problèmes de discipline majeurs après la fusion. Comme de nouveaux élèves sont là pour bosser et n’ont pas la même façon de se comporter avec les adultes, les perturbateurs n’osent plus faire les zouaves : leur mauvais comportement ne fait plus rire la classe, mais tombe à plat. Les suiveurs suivent les bons élèves », observe-t-elle.
Cela semble presque trop beau pour être vrai.
À Coysevox, à quelques rues de là, le bilan est plus mitigé. Un parfum d’amertume flotte dans les couloirs. « À Berlioz, ils sont très forts en communication, lâche Marion Saiag, professeure de mathématiques dans l’établissement. Il ne suffit pas de mettre les élèves côte à côte pour qu’ils se mélangent. Dans la cour, on voit bien que les ados se regroupent par quartiers. » François Bohm regrette par exemple que l’expérience n’ait pas été précédée de la création d’une association sportive commune, pour permettre aux ados de se rencontrer.
Mais, dans le fond, le ressentiment exprimé côté Coysevox se nourrit du manque de moyens qui lui sont alloués, le collège n’étant pas classé en REP (pour «réseau d’éducation prioritaire »), contrairement à Berlioz, qui accueille pourtant le même public depuis la fusion.
Donc, sans les mêmes salaires, les mêmes possibilités de mutation, les mêmes dotations horaires globales – les fameuses DHG -… pour des difficultés similaires.
« Une convention avait été signée pour qu’on ait les mêmes ressources. Mais celle-ci courait jusqu’en 2020 et n’a pas été reconduite, poursuit Marion Saiag. Ils ont lancé ce projet en grande pompe, à la hâte, mais sans assurer de véritable suivi. Derrière les chiffres, on a peu d’éléments sur le bien-être des élèves, par exemple, et peu de données qualitatives et quantitatives sur le succès de l’opération. »
Et inversement, derrière la réussite de Berlioz se cachent surtout d’importants moyens mobilisés pour élever le niveau du collège, avec une grande volonté d’améliorer le bien-être des adolescents.
Tout bêtement, les murs de l’établissement ont été repeints, la cour végétalisée, de nombreux bancs installés. Des visites sont régulièrement au programme, au musée, à la Philharmonie, à l’Opéra Garnier… Un voyage scolaire en Andalousie, autour des trois religions, a même été organisé. « On a créé des postes d’adultes relais », qui peuvent aller échanger avec les parents à leur domicile dans leur langue. La sécurité pour tous les élèves est assurée par des adultes référents (CPE, AED), qui portent un gilet jaune dans la cour, énumère Patricia Crépy. La direction avait le désir de lutter contre les déterminismes sociaux, par la culture, par les cadres de vie. La mixité sans projet, c’est impossible ! »
Cette même mixité continue par ailleurs de causer les difficultés qu’on connaît.
Notamment celle de gérer des élèves très différents les uns des autres, pour le meilleur des mauvais élèves et le pire des meilleurs. « C’est épuisant, poursuit Patricia Crépy. Il faut sans cesse faire du sur-mesure, avec des classes hétérogènes. Trouver l’accroche commune puis différencier les exercices, adapter parfois la façon de parler, de se comporter. Il faut aussi beaucoup d’énergie pour convaincre les parents de milieux favorisés de ne pas aller dans le privé. »
À Coysevox, où la direction communique bien moins sur son nouveau fonctionnement, les résultats bruts du brevet sont moins bons que par le passé, mais les élèves en difficulté progressent mieux et sont plus nombreux à obtenir leur diplôme. « Si le but était de sauver Berlioz, ça a marché. S’il faut défendre le vivre-ensemble, c’est plus compliqué. La mixité, ça s’accompagne », regrette Marion Saiag.
Succès ou non, l’expérience, au niveau de la ville comme du pays, n’a pas vraiment fait boule de neige. Il n’y a eu aucune extension du dispositif depuis 2017. Les élections municipales ont bloqué certains projets locaux.
La nomination au ministère de l’Éducation nationale de Jean-Michel Blanquer, moins porté sur la mixité scolaire, a fini d’enterrer les autres. « Il n’y a pas eu d’effet macro, conclut Julien Grenet. L’expérimentation a fini en eau de boudin. Aujourd’hui, à Paris, plus d’un élève favorisé sur deux va dans le privé, et cela augmente chaque année. À terme, on va arriver à 70%. »
On peut bien mélanger les élèves, encore faut-il une volonté politique qui survive à l’électoralisme… et au temps.
Coline Renault. Charlie hebdo. 24/01/2024