Bientôt à la tête d’une liste d’union avec le PS aux élections européennes de juin, l’eurodéputé et essayiste veut profiter de la droitisation du gouvernement et de l’explosion de la Nupes pour rallier l’électorat proeuropéen de la gauche et du centre gauche.
- Comment les circonstances pourraient-elles jouer en sa faveur?
- Quelles sont ses convictions?
- Jusqu’où peut-il aller?
C’est une petite musique qui se fait entendre dans les cénacles politiques. Ce matin de janvier, le gouvernement Attal vient d’être dévoilé et un soutien d’Edouard Philippe explique en privé qui serait son choix de coeur pour les européennes, s’il n’avait pas ses amis sur la liste du président : il voterait pour Raphaël Glucksmann car « le type a l’air sincère ».
Le même jour, l’ancien maire de Nancy et président du Parti radical Laurent Hénart, candidat sur les listes de la majorité présidentielle, relève ce qu’il entend dans la capitale bien plus que dans sa ville : « Dans l’intelligentsia parisienne, tous mes copains me disent qu’après l’entrée de Vautrin et Dati au gouvernement, ils veulent voter pour Glucksmann ».
Sur son blog, l’insoumise Martine Billard redoute, elle, la mise en orbite de ce « candidat idéal » pour « la bourgeoisie libérale qui se cherche un nouveau héraut ».
À défaut d’être au cœur des discussions des Français, qui ne le connaissent pas tous et ne se sont pas encore projetés dans la campagne européenne, Raphaël Glucksmann peut au moins se réjouir d’être devenu un candidat surveillé par tous les bords politiques : donné autour de 10% dans les sondages, l’eurodéputé apparaît pour l’instant comme le mieux placé à gauche et celui ayant le plus de potentiel de progression.
Peut-il créer la surprise ?
Rassembler, comme le lui prédisent Daniel Cohn-Bendit ou Jacques Attali, la gauche réformiste, les déçus du macronisme voire le centre droit, et tailler des croupières à la liste du président de la République ? Redonner des couleurs à la social-démocratie ? Pour une partie de la gauche qui cherche une alternative à Mélenchon et qui est en mal d’incarnation, il pourrait même devenir une option dans la course à l’Élysée. En cas de bon score le 9 juin prochain, certains brûlent déjà les étapes. Et voient Glucksmann, potentielle surprise des européennes, propulsé dans la foulée pour 2027.
On n’en est pas là, mais l’essayiste choisi par le PS pour mener à nouveau sa liste au scrutin européen a indéniablement un coup à jouer.
Les circonstances servent cet enfant gâté de la politique. Sans qu’il les ait forcément provoquées. Il y a d’abord le virage droitier d’Emmanuel Macron dans son second quinquennat : après l’adoption de la réforme des retraites et de la loi immigration, le chef de l’État met en place un gouvernement de campagne aux accents sarkozystes — les nouvelles promues Catherine Vautrin et Rachida Dati ont été les porte-parole de l’ancien président — et sans figure de gauche pour préserver des apparences d’« en même temps ».
Dans la majorité macroniste, le risque est identifié : ce déplacement ouvre un espace à Raphaël Glucksmann, le mieux placé pour capter les déçus.
« En 2019, aux dernières européennes, La République en Marche avait évité le vote sanction : quand on était proeuropéen, qu’on avait voté oui au référendum européen en 2005, on se disait qu’on allait voter pour la liste du président. Cette fois, il peut y avoir un réceptacle Glucksmann à gauche, au centre gauche et je n’ose pas dire au centre droit, d’électeurs qui ont envie de sanctionner Macron, qui n’aiment pas Dati », confirme le sondeur de l’Ifop Frédéric Dabi, selon lequel un quart des électeurs de gauche dit encore approuver l’action du chef de l’État. « Ceux-là peuvent se dire : on va faire un pas de côté aux européennes, ça ne mange pas de pain. Aux municipales à Bordeaux, Lyon ou Poitiers, on a vu par exemple que beaucoup de macronistes avaient voté pour des écolos », souligne Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques à l’université de Lille.
Héritier revendiqué de Delors
La fin de la Nupes, cette alliance des gauches scellée aux législatives de 2022, joue aussi en faveur de la tête de liste Glucksmann qui sera officiellement investie par les socialistes début février. Si le cadre unitaire avait tenu à gauche, il aurait été difficile pour le fondateur du mouvement Place publique de jouer sa carte.
Mais les écologistes et les communistes ont pris les devants en enterrant l’idée d’une liste unique. Et cet émiettement peut là encore profiter à Glucksmann. […]
Le Parti socialiste de 2024 n’est certes pas en grande forme, mais il fait un peu plus envie qu’en 2019.
Cette perspective d’un score à deux chiffres contribue à resserrer les rangs : au sein d’un PS profondément déchiré, son nom n’est pas contesté. Olivier Faure et son numéro deux, Nicolas Mayer-Rossignol, Carole Delga ou encore François Hollande le soutiennent. Glucksmann a pour lui d’apparaître encore comme un visage neuf qui ne porte pas les stigmates du quinquennat Hollande, des rivalités du PS et du fiasco de la campagne présidentielle d’Anne Hidalgo.
Le contexte géopolitique semble aussi lui convenir. La crise du Covid, la guerre en Ukraine, le réchauffement climatique… Ces dernières années, la nécessité de traiter les problèmes dans un cadre européen s’est imposée aux yeux de nombreux Français.
Député européen sortant, Glucksmann a un bilan à défendre face à Jordan Bardella, Manon Aubry ou François-Xavier Bellamy, eux aussi élus en 2019. Héritier revendiqué de Jacques Delors, il plaide pour une nouvelle étape fédéraliste, le seul moyen, selon lui, de faire face aux périls actuels. Ces secousses mondiales font écho à ses combats pour les droits de l’homme et la démocratie.
À l’époque, deux ans seulement après la fin du quinquennat Hollande, Olivier Faure avait choisi un outsider pour sauver les meubles : Raphaël Glucksmann avait péniblement atteint 6 % des suffrages quand les sondages de départ le situent cette fois plus près de 10 %… ses combats pour les droits de l’homme et la démocratie.
En défendant la cause des Ouïgours, cette minorité musulmane opprimée par la Chine et exploitée par certaines multinationales, Glucksmann a rencontré un franc succès auprès de la jeunesse : il a plus de 800 000 followers sur Instagram.
Celui qui a […] mené une commission d’enquête européenne contre les ingérences étrangères qui menacent les démocraties et signé « la Grande Confrontation », un essai sur « la corruption et l’aveuglement des élites européennes », apparaît comme l’un des plus éloquents pour parler des enjeux de la guerre sur le Vieux Continent. « Son côté très atlantiste pouvait le pénaliser il y a quelques années, ça lui sert aujourd’hui à être identifié contre Poutine », constate Rémi Lefebvre.
Candidat du « Boboland » ?
Cela posé, on pourrait penser que Glucksmann dispose d’une fenêtre de tir idéale. Mais gare à la fusée qui ne décolle pas ou à la bulle qui éclate…
Même s’il n’a pas de mal à accéder aux médias, Raphaël Glucksmann n’est pas encore une célébrité politique. « En 2019, il avait démarré avec 70 % des Français qui ne le connaissaient pas et avait fini avec un sur deux », rappelle Frédéric Dabi.
Autre écueil : apparaître comme le candidat des élites, « la nouvelle coqueluche des médias », attaque déjà Manuel Bompard, qui lui reproche un social-libéralisme pas assez en rupture avec le système. Fils d’un intellectuel, élevé dans les beaux quartiers, diplômé de Sciences-Po, compagnon de la journaliste Léa Salamé, Raphaël Glucksmann sait déjà ce que les troupes de Marine Le Pen diront de lui : qu’il est un candidat du « Boboland » qui ne passe pas le périphérique.
Plus à l’aise dans des débats géopolitiques qu’en campagne dans des fermes ou des usines. Flanqué de Gabriel Attal et Jordan Bardella, deux machines médiatiques qui veulent installer un duel, il aura par ailleurs fort à faire.
Comment, surtout, tirera-t-il son épingle du jeu à gauche, entre les insoumis le campant en lointain héritier de Hollande et des écolos lui reprochant d’être la réincarnation d’un PS qui soutient localement la construction d’autoroutes ?
A gauche, la question européenne divise toujours. « Il faudra parler avec M. Ruffin », avait-il lancé, évoquant la reconstruction du camp progressiste. La réponse de l’insoumis dissident est arrivée le week-end dernier sous la forme d’une longue note de blog.
Très critique, Ruffin le Picard y campe Glucksmann le mondialisé en représentant d’une élite maastrichtienne qui prétend décider de tout en s’affranchissant du peuple. Le vieux débat qui opposa « nonistes » et « ouistes » au référendum européen de 2005, gauche souverainiste à la Chevènement et gauche fédéraliste à la Delors, est donc relancé…
« Ça va être une catastrophe pour la gauche, ils vont se taper dessus », redoute déjà Rémi Lefebvre, qui estime qu’au lendemain des européennes la nécessité d’une union sera encore plus criante.
Avec ou sans Glucksmann dans le jeu ? Réponse à la fin de la course d’obstacles, le 9 juin prochain.
Sylvain Courage et Maël Thierry. L’Obs N°3095. 25/01/2024 – Extraits