Opioïdes. Vive le modèle français !

Il est un mal qui ronge les États-Unis la dépendance aux opioides, des produits qui rendent complètement accro et inondent désormais les rues outre-Atlantique. En Europe, la France et ses voisins résistent plutôt bien à ces substances assommantes qui changent les consommateurs en zombies. Ça sert aussi à ça, un modèle de protection sociale.

Bravo ? Alors qu’une vertigineuse crise des opioïdes frappe les États-Unis depuis une vingtaine d’années, la Maison-Blanche se félicitait cet été d’avoir réussi à « stabiliser » le nombre de décès par overdose dans le pays. Vous avez bien compris : les ravages de ce produit stupéfiant hautement addictif paraissent aujourd’hui si difficiles à juguler que Washington s’est réjoui de seulement les « stabiliser ».

Pire, le gouvernement américain s’est aussi empressé de préciser que les 450 millions de dollars de financements mis sur la table ne permettraient pas de stabiliser le nombre de morts « lié à l’usage du fentanyl », qui, lui, reste désespérément en haussa

Ces vingt dernières années, l’Amérique a vu une partie de sa population se changer en zombies. Une crise due à des produits les opioïdes. Après la War on Drugs (« guerre contre les drogues ») décrétée par Nixon dans les années 1970, ces substances ont commencé « à être réhabilitées. Dans les années 1990, en Amérique du Nord, de nouvelles molécules ont été poussées sur le marché, vantées dans des publicités comme étant moins addictives. Les médecins et les patients ont été encouragés à les prescrire et à les réclamer », se souvient, pour Charlie, l’historienne de la médecine Zoë Dubus.

Stratégie bien rodée

Ce fléau a connu un développement en trois étapes importantes, détaille à Charlie, le Dr Mario Blaise, psychiatre et addictologue, médecin chef à l’hôpital Marmottan, à Paris. Dans les années 1990, le laboratoire Purdue Pharma développe l’OxyContin, un médicament à base d’oxycodone, « à grand renfort de campagnes marketing agressives, c’est-à-dire en minimisant très largement les risques de dépendance et de surdose que pouvait provoquer le médicament », déplore-t-il.

Purdue Pharma fait alors sauter un verrou encore solide dans le système de santé américain : ces antalgiques de classe III sont traditionnellement réservés à des douleurs aiguës, pour des malades souffrant d’affection de type cancer. Le laboratoire décide de les proposer à des Américains souffrant de douleurs chroniques (comme des douleurs au dos, aux lombaires…). Le tout, « en se fondant sur des médecins assurant à leurs patients qu’il n’y avait que peu de risque de dépendance ».

Pour l’historienne Zoë Dubus, trop peu de « médecins sont formés à prendre en charge la douleur durant leurs études, et très peu se forment à ces questions durant leur pratique ». Un contexte idéal pour l’installation « d’addictions « iatrogènes » : liées à une prescription médicale ». Là, les États-Unis se retrouvent donc avec une population souffrant de douleurs chroniques et durables, habituées à un médicament hautement addictif qui les soulage efficacement.

Merci la sécu

Étape suivante — accrochez-vous, c’est la plus importante. Puisque le leader du « monde libre » ne bénéficie pas d’un système de santé universel et gratuit, de nombreuses victimes de l’oxycodone se sont retrouvées à court d’assurance-maladie. Et que fait-on quand on a bénéficié d’un produit qui soulage miraculeusement des douleurs chroniques, qu’on ne peut plus se le procurer et qu’on a fini par devenir accro ? On se tourne vers la rue.

« En l’occurrence, vers l’héroïne, soit de la diacétylmorphine, également dérivée de l’opium. C’est ça, ce qu’on appelle la « crise des opioïdes » : une toute nouvelle population accro à ces dérivés de l’opium. Et bien sûr ce sont toujours les populations qui manquent de ressources qui ne parviennent pas à se sortir de leur addiction. » Car qui dit addiction, dit facteurs de vulnérabilité, dit manque de ressources…

Et crises de manque : « Un malaise physique et psychique. Physique parce qu’il y a un ensemble de signaux neurovégétatifs, des sensations de chaud et de froid, des spasmes musculaires, de l’anxiété, de l’irritabilité, des insomnies, des troubles digestifs et des diarrhées. »Sans oublier, évidemment, les douleurs traitées qui reviennent. Bref : le fond du gouffre.

La troisième étape est d’une simplicité digne d’un élève en école de commerce — cynisme compris. Comment maximiser les profits d’un produit qu’une population accro ne peut plus se payer ? Couper ledit produit, bien sûr. Apparaît alors dans la rue de l’héroïne coupée avec du fentanyl. « Un produit de 100 à 1000 fois plus puissant, en fonction de l’opioide de synthèse utilisé, qui coûte moins cher à la fabrication », explique le Dr Blaise. Et fait donc plus de bénef à la revente.

Pour l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), cet opiacé de synthèse a « radicalement modifié la consommation des opioïdes en Amérique du Nord ». Là, vous avez le bouquet final : des overdoses, d’abord par centaines, puis par dizaines de milliers.

Quant à ceux qui n’en meurent pas, vous les avez déjà vus errer dans ces vidéos largement relayées sur les réseaux sociaux. Ce sont eux, les fameux « zombies », ces quasi-cadavres hallucinés en quête d’une dose – une autre, encore. Rien que des victimes d’un système de santé carnassier.

Relative protection

Cette épidémie pourrait-elle franchir l’Atlantique ? De 2006 à 2021, le nombre de décès liés à la drogue dans un pays comme la Finlande a plus que doublé, avec 287 recensés en 2021, au moment où les opioïdes sont devenus les drogues les plus utilisées. Très loin, donc, des dizaines de milliers de morts recensées aux États-Unis. Entre 2017 et 2019, une recrudescence de décès détectés au Royaume-Uni fait craindre aux observateurs que la crise des opioïdes ne déferle sur l’Europe.

Mais jusqu’à présent, rien. Et pour cause : « On a une histoire avec les opiacés très différente de celle des États-Unis, explique à Charlie le Dr Julien Azuar, addictologue à l’hôpital Fernand-Widal, à Paris. Les prescripteurs n’ont pas les mêmes intérêts qu’outre-Atlantique, où ces produits ont été prescrits sans véritablement de contrôle. »

Le médecin rappelle qu’en France « le traitement des dépendants aux opiacés, y compris ceux qui n’ont pas un profil de « drogué » classique, est assez bien pris en charge. Aux États-Unis, si vous voulez de la méthadone, le produit de substitution qui permet de traiter l’addiction, il faut aller dans des centres très spéciaux ». Et bénéficier d’une assurance-maladie… très spéciaux ». Et bénéficier d’une assurance-maladie…

Cette relative protection — largement due à notre système de santé, rappelons-le — ne doit pourtant pas cacher l’autre crise qui se joue en Europe : le déferlement de la cocaïne produite en Amérique du Sud sur le Vieux Continent, devenu le premier marché au monde, devant les États-Unis.

En juin, l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) estimait que toutes les drogues illicites dites « classiques » étaient désormais « largement accessibles »chez nous. Dans le même temps, de « nouvelles substances à forte teneur en principe actif continuent d’apparaître », expliquait Alexis Goosdeel, le directeur de l’OEDT.

Qui résumait la situation par une formule fatale : « Everywhere. Everything. Everyone », qu’on pourrait traduire par « De tout, partout et pour tout le monde ».


Jean-Loup Adénor Charlie hebdo. 20/12/2023


4 réflexions sur “Opioïdes. Vive le modèle français !

  1. bernarddominik 28/12/2023 / 8h33

    La faiblesse des démocratie c’est le laxisme. Un vendeur de drogue est arrêté, si c’est la première fois il a juste un rappel à la loi. Puis 6 mois de prison, et pour les habitués 12 à 18 mois de prison, dont ils font au maxi la moitié. Autant dire qu’ils ne cessent pas leur commerce. Et pour les drogués on a créé des salles de shoot leur permettant de continuer à se droguer en toute légalité. La solution: la suspension de l’état de droit pour le commerce de la drogue, l’état de siège dans les lieux de vente, la prison à vie pour les dealers avec un contrat d’extra territorialité.

    • Libres jugements 28/12/2023 / 11h11

      Le cas des pays producteurs de drogues A largement été étudié tant par des organismes d’État que des organismes privés. À l’issue des conclusions, il ressort que:
      1) pour nombre d’agriculteurs, il est plus rémunérateur de cultiver la drogue plutôt que légumes ou agrumes. En dehors de certains gouvernements qui font commerce de la drogue – Iran, Afghanistan… — fournissant un échange commercial d’État pour acquérir technologie ou armement militaire
      2) d’autres gouvernements précédemment producteurs de drogues, ont depuis rémunéré à leur juste prix les diverses productions agricoles permettant la réduction de la production des drogues dans ces états.
      En ce qui concerne les personnes qui se droguent, l’addiction est une maladie difficilement soignable. Par contre, les « rares salles de shoot » existant dans des « grandes villes  » évitent de trouver au pied des immeubles ou dans les rues adjacentes des seringues vecteurs possibles de diffusion de maladies sexuellement transmissible. Considérant qu’il est difficile de réguler la santé publique, pour ma part, je n’ai rien contre ces salles de shoot.
      L’entêtement gouvernementale à ne pas vouloir légaliser certaines drogues permet l’expansion d’un certain nombre de dealers. Je ne dis pas que pour autant tous les problèmes d’acheminement de la drogue seraient résolues par la légalisation de certaines drogues, mais en diminuerait une grande partie.
      Sur la pénalité des mandataires — pourvoyeurs de drogue : bien évidemment il faut condamner… tout en sachant que le commerce se poursuit à l’intérieur pour l’extérieur… d’où l’idée qu’il faut nécessairement combattre la production et sa transformation.
      Comme tu peux le voir, Bernard je ne suis pas d’accord avec ton commentaire, mais comme toujours chacun est libre de son avis – position.
      Amitiés. Michel

  2. raannemari 28/12/2023 / 19h19

    Vu les affaires de drogues concernant la CIA, la « démocratie » américaine aurait du mettre pas mal de monde en tôle

    • Libres jugements 29/12/2023 / 11h23

      Parfaitement d’accord Anne-Marie d’autant que les USA cessèrent à travers des actions « dites » géopolitiques à stabiliser ou déstabiliser des états entiers.
      En te souhaitant de terminer l’année et de faire plein de projets pour celle qui vient… qui au moins quelques instants au 1ᵉʳ janv. et sa page blanche est pleine d’espoirs, de résolutions, enfin, quelques instants… elle sera merveilleuse…
      Pessimiste, que non, réaliste hélas oui.

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