La multinationale zougoise Glencore a beau se targuer d’être éthique et responsable, elle est surtout responsable de très gros dégâts. Notamment en Amérique latine, où les populations voisines de ses mines n’ont vraiment pas bonne mine
Il y a cinq siècles, mus par la soif de For, les conquistadors ont anéanti la civilisation inca, massacré la plupart des indigènes et asservi le reste, pillé les temples et les tombes, ouvert des mines et mis le territoire en coupe réglée. Ça continue. Sous des formes un peu moins brutales, pis insidieuses mais tout de même dévastatrices, non plus pour la gloire de Dieu mais au nom du profit.
Ayant troqué l’armure et Fugue-buse pour le costard-cravate et l’attaché-case, les modernes conquistadors ne sévissent plus sous l’égide de la Couronne d’Espagne, niais poux des multinationales installées en Suisse.
Pour le reste, le principe demeure. Turpitudes en série
Dans les Andes périviennes, le géant minier Glencore, basé à Zoug, exploite ainsi de gros gisements en molestant et en empoisonnant les populations locales. Pas loin de Cuzco, l’ancienne capitale inca, il creuse à ciel ouvert la gigantesque mine de cuivre Tintaya-Antapaccay, dans la province d’Espinar, à 4100 mètres d’altitude. Les travaux ont débuté là-bas en 1985 puis Glencore a racheté le lot en 2013. Et les turpitudes se succèdent : les sols, l’eau et l’air sont contaminés aux métaux lourds loin à la ronde, les cultures vivrières sont compromises, les gens salement intoxiqués souffrent de multiples ennuis de santé et leurs lamas aussi.
Depuis des années, la résistance des communautés de la province (environ 60000 Amérindiens k’anas et quechuas, descendant des derniers Incas) défraie la chronique, surtout pour les réponses peu amènes qu’y apporte Glencore Omettant de consulter les habitants, accaparant les terres, procédant à des expropriations expéditives, la multinationale emploie des milices de gros bras qui tabassent et terrorisent les récalcitrants, parfois avec l’appui des forces de police péruviennes
Au bilan donc, de graves atteintes à l’environnement et à la santé, assorties de violations répétées des droits des peuples autochtones et des droits humains tout court. Autant dire que dans la région, les gringos de Zoug ont vilaine réputation.
Tout çà est dénoncé depuis longtemps par les indigènes et par les ONG, devant les médias et la justice locale, sans autres résultats que du flan et du vent. Mais en 2023, alors que Glencore s’offre des campagnes d’affichage en Suisse pour montrer ses nobles préoccupations écologiques à tous les passants, les choses évoluent-elles enfin dans les Andes ? Non.
Curieusement ! Ce serait même plutôt le contraire. C’est ce qu’établit solidement une enquête publiée en novembre dernier par l’organisation péruvienne CooperAccion et Oxfam. Il en ressort d’abord que les méfaits sanitaires de la mine, longtemps niés par Glencore au subtil prétexte d’un manque de preuves, sont en réalité scientifiquement avérés. La firme devrait donc prendre des mesures pour limiter sa pollution et réparer les torts, ce qu’elle ne fait pas.
Ensuite, la multinationale entend étendre son exploitation sur 20000 nouveaux hectares, soit davantage que la surface du Liechtenstein. Or, elle ne semble pas s’embarrasser des règles en vigueur sur l’acquisition des terres concernées : la population est peu et mal informée, « consultée » sans diligence ni transparence voire mise sous pression, le tout bafouant les droits des collectivités indigènes. De plus, l’extension prévue oblitérerait presque complètement au moins une communauté (Pacopata), ce qui, selon les conventions de l’Organisation Internationale du travail et de la Banque mondiale, exigerait un plan de relocalisation Mais Glencore rechigne à l’admettre.
Enfin, la multinationale prétend se conformer aux décrets du Gouvernement péruvien, notoirement lacunaires, au lieu d’appliquer les principes éthiques internationaux comme elle s’en vante pourtant dans sa propagande. Résumé : les Andins de la province, leurs animaux, leurs eaux et leurs sols tombent malades, leurs droits territoriaux et leur mode de subsistance tombent en rade, et les juteux bénéfices tombent à Zoug.
À noter que Glencore cause des ravages ailleurs au Pérou, notamment dans la ville de Cerro de Pasco où une énorme mine d’argent empoisonne tout : l’espérance de vie moyenne y est plus courte et la mortalité infantile bien plus forte que dans le reste du pays, mais la firme nie toute responsabilité. Ben voyons.
Conquistador comme cochon
En Colombie aussi, la mine de charbon à ciel ouvert de La Guajira, detruit l’environnement et ruine la santé des gens. La réaction de Glencore à cet égard ? Des menaces et des brutalités contre ceux qui dénoncent ses méfaits. Et une attaque en justice contre l’État colombien, à qui l’entreprise réclame des millions de dollars pour avoir subi l’atroce obligation de mieux protéger les sources d’eau de communautés indigènes.
On voit ainsi, une fois de plus, à quel point le Conseil fédéral et son égérie Kahn Keller-Sutter ont eu raison de suivre les lobbys et d’appeler au rejet de l’initiative sur les multinationales responsables, en lui préférant d’aimables recommandations à bien plaire, sans contraintes ni sanctions. Ça marche à merveille. Comme marchait il y a cinq siècles l’idée de miser sur la gentillesse naturelle des conquistadors.
Laurent Flutsch. Vigousse. 12/12/2023