Pugilat sur la vente Equans (Engie)

La vente d’Equans, énorme filiale de l’énergéticien Engie regroupant ses activités de services, est en train de tourner au pugilat politico-industriel.

Le 2 novembre 2021, à quelques heures du dépôt de leurs offres, les candidats s’adonnaient encore à une virulente campagne de lobbying. Certains médias ont même reçu des « notes blanches » bourrées d’arguments pour dé-zinguer les concurrents…

Deux industriels (Bouygues et Eiffage) et un financier (le fonds d’investissement Bain Capital, allié à l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière) sont en lice pour rafler la mise. Et l’irruption du bienfaiteur de Pénélope Fillon dans ce Meccano industriel a provoqué un coup de chauffe.

C’est qu’ Equans n’est pas précisément une PME. Avec 80 000 salariés dans 17 pays et un chiffre d’affaires de 12 milliards d’euros, le groupe rassemble toutes les activités d’Engie qui ne relèvent pas de la production d’énergie : climatisation, chauffage urbain, rénovation des bâtiments, éclairage public, équipement électrique des villes intelligentes, télésurveillance et… restauration en prison !

Même si cet ensemble de bric et de broc affiche une rentabilité modeste (2-3 %), son potentiel fait saliver Bouygues, familier de ces beaux métiers. En juillet, le bétonneur a manifesté son intérêt avec insistance. Sa filiale Énergie Services reste un petit joueur (4 milliards d’euros), qui pourrait ainsi quadrupler sa taille.

L’ombre des vautours

De quoi courroucer ses détracteurs, qui rappellent qu’Engie a pour premier actionnaire (23,6 %) l’État français et soupçonnent l’Élysée de jouer un rôle dans cette opération en affichant sa préférence pour Bouygues. L’un d’eux, banquier, s’offusque : « Il a déjà obtenu le rapprochement de TF1 avec M6, Macron ne peut pas lui offrir sur un plateau la moitié d’Engie ! » Le contrôle par le maçon de deux télés majeures à l’aube de la campagne présidentielle pourrait donc influencer le chef de l’État ?

Et le même de pointer du doigt une troublante décision : en guise de banque conseil d’Equans, Jean-Pierre Clamadieu, le président d’Engie, a choisi… Rothschild, qui est non seulement l’ancien employeur d’Emmanuel Macron, mais également la banque historique de Martin Bouygues !

Très critiqué par Bercy lors de l’opération de cession de la participation d’Engie dans Suez, Clamadieu a-t-il voulu jouer les bons élèves en devançant les desiderata de l’État ? Il est vrai que le mandat du patron d’Engie doit être renouvelé lors de la prochaine assemblée générale, au printemps prochain. Pas kamigaz !

De là à penser que tout est joué… « Plusieurs fonds comme Apollo, le tandem PAI Partners-CVC ou Carlyle ainsi que Spie ont préféré jeter l’éponge, persuadés que la vente était fléchée pour Bouygues », estime un autre acteur du dossier. Épaulé par Raymond Soubie (ex-conseiller social de Nicolas Sarkozy), Bain Capital, lui, a maintenu son offre, proposant aux 130 principaux cadres d’Equans 100 millions d’euros en actions (dont 10 millions pour le patron, Jérôme Stubler) et un engagement de non-licenciement courant sur cinq ans.

Mais, déjà, les adversaires du prétendant ricain rappellent les méfaits de cet horrible fonds rapace qui ont provoqué des grèves chez Samsonite ou Toys « R » Us pour cause de maltraitance sociale. Quant à Marc Ladreit de Lacharrière, partenaire de Bain, il est présenté comme une vulgaire caution française à cette agression étrangère.

S’il l’emporte, l’investissement dans Equans lui coûtera plus cher que les notules de Pénélope. À terme, cependant, il devrait aussi lui rapporter beaucoup plus gros…

On achève bien les champions

Le président d’Engie, Jean-Pierre Clamadieu, pourrait finir par hériter du surnom de « Liquidator ». Né de la fusion de Suez et Gaz de France, l’ensemble multiénergie et multiservice s’était hissé, en 2012, au troisième rang mondial des groupes d’énergie, avec 97 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Une décennie plus tard, à l’issue de la vente de sa branche services Equans, le mastodonte créé par Gérard Mestrallet ne pèsera « plus » qu’une trentaine de milliards d’euros. Les syndicats redoutent que le reste d’Engie ne finisse entre les mains d’un géant du pétrole comme Total.

Le programme de dégraissage a débuté le 5 octobre 2020 avec la vente, pour 3,4 milliards, des 29,9 % qu’Engie détenait dans Suez (leader de l’environnement) à son concurrent Veolia. La cession a donné lieu à l’ouverture, le 18 juin 2021, d’une enquête du parquet national financier sur le rôle joué par l’Élysée dans l’opération avec le vilain soupçon de trafic d’influence (AFP, 29/10).

Dans la foulée (en mai 2021), Engie a cédé 20 % de GTT, une boîte fabriquant des membranes pour les cuves des bateaux transportant le gaz naturel liquéfié. Le 31 août 2021, c’était au tour de la filiale Endel, spécialiste de la maintenance industrielle (dans le nucléaire, notamment), d’être vendue à l’homme d’affaires Mohed Altrad.

Toutes ces cessions font le bonheur des actionnaires d’Engie, au premier rang desquels l’État (23,6 %), qui s’est gavé de « dividendes exceptionnels », et de dizaines de consultants (communicants, avocats, banquiers d’affaires). Ceux-là mêmes qui, hier, avaient été grassement rémunérés pour bâtir le champion Engie à coups de rachats de boîtes…


Odile Benyahia-Kouider et Alain Guédé. Le Canard Enchaîné. 03/11/2021