Pas dormir, écrire, boire trop

“Comment dormions-nous, avant, dans les forêts ? Comment faisions-nous au temps des forêts ? Nous faisions groupe. Groupe et grotte. Nous nous tenions chaud en nid comme les gorilles.” Pas dormir, Marie Darrieussecq, page 292.

Si vous êtes insomniaque vous devez lire le livre de Marie Darrieussecq. Pas dormir est un essai, presque une anthologie de tout ce que les auteurs insomniaques, et pas des moindres, Shakespeare, Kafka, Proust bien sûr, Marguerite Duras, Gide et bien d’autres, auteurs et autrices contemporains, ont écrit sur l’insomnie. Il y a une vingtaine d’années, nous dit-elle, après la naissance de ses enfants, “le sommeil s’est détaché de moi“. Elle essaie alors de chasser ses insomnies par tous les moyens et le premier chapitre du livre, avec force citations, nous donne la pharmacopée des substances, dont la liste est impressionnante, qui sont supposées nous faire dormir et qui mènent parfois jusqu’au tombeau. Et puis il y a l’alcool auquel, cela est bien connu, beaucoup d’auteurs ont eu recours pour chasser leurs angoisses mais aussi leurs insomnies. Après le vin rouge, quand bu à l’excès il devient mauvais pour la santé, Marie Darrieussecq aura “tout essayé ” : tisanes, acupuncture, hypnose, yoga, jeûne, psychanalyse, méditation, gravity blankets, et tout ce que notre société de consommation n’est pas en peine d’inventer pour soigner tout et n’importe quoi. Les résultats sont parfois surprenants, positifs pour d’autres maux mais rarement pour l’insomnie. Le livre est d’une érudition époustouflante et vous découvrirez avec plaisir certains aspects insoupçonnés du monde de la littérature et de la philosophie. “L’avenir est sombre, ce qui je crois est la meilleure chose pour un avenir. ” Marie Darrieussecq cite Virginia Woolf, grande adepte du Véronal. Sombre est l’existence de l’insomniaque, éternellement fatigué, un clan d’êtres à part, une gigantesque confrérie, les insomniaques sont ainsi incompris des autres, ceux qui “ont un bon sommeil”, les dormeurs, ceux dont le rêve n’est pas éveillé. Il y a du dictionnaire dans cet intriguant essai, un livre illustré de nombreuses photographies, une mine de citations, un “Monde de réseaux et de lianes ” (Chapitre V), un monde à part, décrit avec une précision quasi chirurgicale par Marie Darrieussecq qui passionnera beaucoup d’entre vous (et pas uniquement les insomniaques) et qui ne laissera aucun lecteur indifférent.
Pierre-Pascal Bruneau


Dans Pas dormir (éd. P.O.L), le dernier livre de notre ancienne camarade de Charlie et toujours grande amie Marie Darrieussecq, on trouve mille et une raisons de se réjouir, et mille et une choses qui nous concernent avec précision.

Par exemple, le fait de trop boire : je connais peu d’écrivains ou écrivaines qui confient avec tant d’honnêteté leur tendance épisodique, chronique, voire permanente à noyer leurs soirées, leurs nuits, parfois leurs journées sous des torrents d’alcool.

La littérature et l’alcool : grande histoire. Celle des libations, celle du rapport à la dépression, à l’oubli, au feu sacré. Il faut beaucoup arroser la vie pour la rendre supportable; et beaucoup d’ivresse pour accéder à la féerie des mots.

Et puis il y a cette habitude, qu’on contracte vite (j’y suis sujet), de rester couché. C’est devenu une blague entre notre révéré rédacteur en chef, Gérard Biard, et moi : chaque fois que nous nous téléphonons, je suis au lit (ou alors je le lui fais croire).

Figurez-vous qu’en plus de vivre au lit, d’y lire, d’éventuellement y faire une sieste, j’écris au lit, si bien qu’étant devenu spécialiste de la position horizontale, je peux déceler, quand je lis un roman, s’il a été écrit assis ou couché.

Dans ce récit qui parle merveilleusement des chambres, des forêts et de multiples pays d’Afrique, mais qui est avant tout une encyclopédie personnelle de l’insomnie, Marie Darrieussecq appelle cela la clinophilie (trouble caractérisé par le refus de se lever). « Clinophile », ça fait un peu pervers, et j’avoue que je n’en suis quand même pas là.

Dans ce livre bourré d’informations, qui étincelle de toute l’histoire de la littérature racontée au travers du prisme de la mauvaise nuit, elle rapporte que Beckett et sa femme ont dormi à même le plancher, et aussi sur un banc.

Personnellement, croyez-moi ou pas, j’ai dormi debout dans une cabine téléphonique : c’était en 1986, devant la gare de l’Est, le lendemain de la manif contre la loi Devaquet, en attendant toute la nuit mon train pour Rennes.

Les clinophiles sont-ils des alcooliques?

Comme l’écrit judicieusement Marie Darrieussecq : « Au lit toute la journée, le vaisseau amiral coule. Et quand on se met à y boire, c’est la fin. Fumer au lit est dangereux. Boire au lit est mortel. »

Nous voici avec Proust, Kafka, Duras, avec d’autres génies champions de l’insomnie. S’ils ne dorment pas – s’ils n’y arrivent pas -, c’est qu’il y a une raison : il faut bien que quelqu’un soit éveillé quand tout le monde dort.

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Yannick Haenel. Charlie Hebdo. 27/10/2021