Macron l’Africain

La récente multiplication des opérations victorieuses menées au Sahel par des djihadistes a contraint l’Elysée et l’état-major des armées à réagir.

Le 21 décembre [2019], c’est Emmanuel Macron qui (le premier, comme il se doit) a annoncé quelques « bonnes nouvelles », selon la formule d’un de ses conseillers : 33 terroristes « neutralisés » (dire « tués » ferait sans doute un peu vulgaire), plus des véhicules, des motos et de l’armement saisis. Invité à donner de la voix, l’état-major, d’habitude plutôt discret, a ensuite fait part d’une série de raids avec, chaque fois, le nombre de terroristes éliminés.

Autre valorisation de l’engagement français, les avions sans pilote Reaper, achetés aux Etats-Unis et récemment transformés en drones tueurs, sont entrés en action. Guidés depuis Niamey, au Niger, ou depuis Cognac, en Charente, ils ont balancé des bombes guidées laser GBU-12 (à 25.000 euros pièce) et des roquettes sur les comman­dos djihadistes repérés dans le désert.

Après les « bonnes nouvelles », les mauvaises. Le Président veut « fédérer », sous commandement français, plusieurs centaines de membres des forces spéciales européennes, et voir cette petite armée baptisée « Takuba » passer à l’action au Sahel dès l’été 2020.

Mais le gouvernement d’Angela Merkel n’a pas l’intention d’envoyer un seul Allemand combattre aux côtés des Français, et il l’a fait savoir. Seuls l’Estonie, la Belgique, le Danemark et la République tchèque ont, pour l’instant, accepté de s’engager militairement, et Macron s’en désole.

Encore une information qui réjouit peu l’Elysée : selon le « New York Times » du 24 décembre [2019], la Maison-Blanche envisage un retrait partiel ou total d’Afrique de l’Ouest. Et, notamment, des bases de Niamey et d’Agadez, d’où partent les avions de l’US Air Force ravitaillant en vol les Mirage 2000 français (coopération facturée 45 millions de dollars par an), ainsi que les drones américains qui renseignent les militaires de la force Barkhane. Coût global pour le budget US de l’aménagement de ces deux bases : 110 millions de dollars, peut-être à fonds perdus.

La décision définitive de la Maison-Blanche devrait être prise par Trump le mois prochain, au moment où Emmanuel Macron présidera le petit sommet franco-africain du 13 janvier, à Pau.

A l’en croire, cette réunion devrait permettre « une clarification du fadre politique et stratégique de l’engagement français au Sahel ». De la part des chefs d’État de la région, bien entendu (Macron s’irrite des récentes manifestations antifrançaises réclamant le départ des militaires de Barkhane), mais aussi de certains alliés de la France.

Chef de guerre solitaire

Le président du Conseil européen, le haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et le secrétaire général de l’ONU seront aussi présents à Pau. Mais, au Quai d’Orsay comme à l’état-major des armées, les optimistes ne sont guère nombreux.

« On n’imagine pas Macron dire leur fait à ces Européens, se désole un militaire. Ils font mine de ne pas comprendre que la France les protège du terrorisme depuis cinq ans au Sahel. »

En réalité, on n’imagine pas plus Macron tenir, à Pau, « un langage de vérité à ses homologues africains », soutient un diplomate. Et de rappeler que François Lecointre, chef d’état-major des armées, a déclaré devant les commissions de la Défense de l’Assemblée et du Sénat qu’« il n’y aura pas de solution militaire au Sahel ».

Sous-entendu : la solution ne peut être que politique, économique et culturelle. Est-ce à dire que Macron devrait reprocher à ces chefs d’Etat la situation qui règne chez eux ? A savoir : corruption, chômage, élections truquées, violences ethniques, situation humanitaire détestable et clientélisme tribal. Autant d’arguments qu’utilisent les djihadistes pour recruter combattants et sympathisants.

Impossible aussi de fustiger (au risque d’être traité de « parrain néocolonialiste ») leur manque de volonté politique, l’absence de compétences de leurs généraux, les sous-effectifs des postes militaires aux frontières ou dans les villes, la faible combativité de leurs soldats, mal entraînés, mal équipés, mal payés mais parfois capables de commettre des exactions contre les civils. Les armées des États sahéliens sont, comme souvent en Afrique, très qualifiées pour le maintien de l’ordre et la protection de leurs présidents.

Exemple particulier de la difficulté de tenir un langage de vérité : Macron sait que l’épouse de l’un des chefs d’État qu’il recevra à Pau est « une corrompue notoire », comme l’ont confirmé à un diplomate du Quai des agents de renseignement américain et français. Mais cela ne dispensera pas le Président de se montrer aimable envers son mari.


Claude Angeli. Le Canard enchaîné. 31/12/2019