Utiliser l’émotion pour noyer la colère des citoyens !

Dans “La Stratégie de l’émotion”, la journaliste au “Monde diplomatique” Anne-Cécile Robert livre une réflexion stimulante sur le rôle jouée par l’émotion dans nos démocraties.

Et si l’omniprésence des larmes servait à nous démobiliser politiquement ?

Marches blanches, larmes exhibées par des responsables politiques, témoignages bouleversants de victimes et faits divers tragiques en « une » des journaux… Dans le champ politique comme dans le champ médiatique, l’émotion submerge le citoyen de toute part – voire l’assaille. Comme si solliciter la compassion, l’empathie, et, pour finir, les larmes, était devenu une fin en soi – parfois au détriment de l’analyse froide des causes sociales et économiques qui les provoquent, ces larmes. Comment expliquer cette crue incontrôlée de rivières lacrymales ? C’est la question à laquelle la journaliste au Monde diplomatique Anne-Cécile Robert cherche à répondre, dans La Stratégie de l’émotion (éd. Lux), un court essai aux idées longues.

“Neutraliser l’esprit de révolte et toute subversion potentielle”

Réadaptant l’expression de “stratégie du choc” popularisée par la militante canado-américaine Naomie Klein en 2008, qui décrivait la manière dont les élites néolibérales se servent des crises pour annihiler tout pouvoir de contestation citoyen, la professeure associée à l’université Paris 8 estime que la survalorisation des affects dans la société sert un but politique : celui de désarmer la volonté populaire. Pour elle, “l’une des fonctions de la stratégie de l’émotion est ainsi de neutraliser l’esprit de révolte et toute subversion potentielle”

Pour en arriver à cette conclusion, l’auteure décrypte l’“invasion de l’espace social par l’émotion” et ses effets. En s’inscrivant dans la continuité du courant critique des médias fondé par Pierre Bourdieu (Sur la télévision, 1996) et l’association Acrimed (Action Critique Médias), elle estime que le journalisme échoue à sa mission démocratique d’information et d’éducation populaire en versant excessivement dans le pathos.

Dans le même geste, les médias renonceraient en effet à “mettre en cause les pouvoirs politiques, militaires ou autres”. L’auteure en veut pour preuve le nombre de psychologues interrogés lors de l’affaire Cahuzac pour interpréter son mensonge. De même que l’omniprésence médiatique des faits divers, ces shots d’émotion pure, qui se suffisent à eux-mêmes, et qui “procurent l’illusion de ressouder une société fragmentée”. Ce déséquilibre entre raison et sentiments est lourd de conséquences : “L’émotion, utilisée comme entrée dans l’actualité, contribue à fragiliser la démocratie elle-même en désarmant le citoyen”

“Le fatalisme est sans doute la véritable raison du recours aux larmes en politique”

L’univers militant lui-même se plaint souvent de ce traitement médiatique qui neutralise ses causes. C’est le cas par exemple des antifas, opposés au “sentimentalisme” des portraits de Clément Méric, érigé en “martyr” par une presse qu’ils qualifient de “bourgeoise”. Anne-Cécile Robert partage ce malaise : “Le risque réside ici dans la dépolitisation d’événements vus sur le mode doloriste et sentimental, exclusivement à travers leurs conséquences et sans que leurs causes soient analysées”.

Il en va de même en politique, où le registre compassionnel est synonyme de renoncement idéologique, et d’endormissement de la population. C’est le coup de force réussi par les thuriféraires du consensus mou, ralliés au dogme de la “fin de l’histoire” : “Le fatalisme est sans doute la véritable raison du recours aux larmes en politique. Pendant qu’on pleure, on ne fait rien, et c’est parce qu’on ne peut pas changer le monde qu’on pleure ; non parce qu’on regrette de ne pas pouvoir le changer, mais parce qu’il serait impossible de le changer”. La larme politique comblerait ainsi un vide de la pensée. En intimant à ses contradicteurs de faire preuve de “bienveillance”, Emmanuel Macron est passé maître dans l’art de faire passer la conflictualité politique derrière l’impératif catégorique de la courtoisie.  

Si elle conteste la main-mise de ces discours anesthésiants sur la société, Anne-Cécile Robert n’en demeure pas moins mesurée. Les affects sont aussi un outil au service de la révolte et de la prise de conscience, comme le rappelle Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique (2016). Le philosophe y soutient : “Les idées ne sont rien si elles ne sont pas affectées. L’idée seule de la pauvreté ne suffit pas à provoquer la révolte contre ce qui l’engendre.” Dans un ouvrage à paraître le 4 octobre (Berlin, 1933 – La presse internationale face à Hitler, Seuil), Daniel Schneidermann plaide lui aussi pour l’émotion dans l’écriture journalistique : “Pour qu’une information touche les consciences et les cœurs, il faut que circule aussi de l’émotion. Le lecteur est toujours capable de ressentir l’émotion, même contenue, du journaliste qui lui délivre l’information.” 

Anne-Cécile Robert ne le nie pas, et salue par exemple le travail du réalisateur Ken Loach, qui mêle habilement sentiments et raison, au service de la compréhension et de la transformation du monde. Mais le déséquilibre actuel en défaveur de la réflexion ne laisse pas cependant de l’inquiéter. Car, comme elle l’écrit : “L’extension sans fin du domaine de la larme nous parle aussi de cette décomposition de la société qui préfère pleurer qu’agir et qui cherche dans les communions lacrymales fugaces un semblant d’existence”

Anne-Cécile Robert, La Stratégie de l’émotion, éd. Lux, 176p., 12 euros


Mathieu Dejean. Les Inrocks. Titre original. Source

2 réflexions sur “Utiliser l’émotion pour noyer la colère des citoyens !

  1. Jean-Pierre LACOMBE 04/01/2020 / 10:22

    « L’émotion, utilisée comme entrée dans l’actualité, contribue à fragiliser la démocratie elle-même en désarmant le citoyen”.
    L’émotion nouvel opium du peuple. Article très interessant.
    Merci de sa publication…

  2. jjbey 05/01/2020 / 00:19

    L’émotion annihilatrice de l’action? intéressant mais le fatalisme est instillé à longueur de l’information pour l’essentiel tenue par l’argent roi.
    Il n’y a rien à faire! Alors on ne fait rien. « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles qu’on ne les fait pas c’est parce qu’on ne les fait pas qu’elles sont difficiles » disait Platon.
    Moderne ce gamin de deux mille ans…..

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