Ah ! de vraies petites ordures.

Qui ? Elles, les marques de fringues qui inondent la moindre boutique de leurs si beaux produits. Mais commençons : en trente ans, le Bangladesh est devenu le centre mondial de la fabrication de vêtements. Tous y sont : Levi’s, Zara, H&M, Gap, C&A, Disney, Walmart et nos français Carrefour, Kiabi, Decathlon. Le secteur pèse(rait) 53 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, et assure 80 % des exportations du pays.

Or les ouvriers se plaignent, les ingrats. En août 2024, la Première ministre, Sheikh Hasina, s’est enfuie avant d’être lyn­chée, et un gouvernement provisoire a pris sa place, présidé par le Prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. Les ouvriers, donc. Dès novembre 2023, ceux, et le plus souvent celles, du textile, font grève et réclament des augmentations de salaire dans un pays dont l’inflation dépasse les 10 %.

La Première ministre — celle qui a rejoint l’Inde en hélicoptère — leur conseille d’aller se faire foutre, car s’ils continuent, menace-t-elle, on les renverra tous dans leur village. Des usines crament, les flics tirent, des plaintes sont déposées contre 40 000 travailleuses et travailleurs (1). Qui redoutent des peines allant jusqu’à la prison à vie. Les accusations sont le plus souvent montées de toutes pièces pour faire trembler les autres.

Kalpana Akhtar, syndicaliste : « Cela permet d’instiller la peur parmi les 4 millions de travailleurs du secteur, puisque, du jour au lendemain, n’importe qui peut être pris pour cible car les plaintes ne sont pas nominatives (2). » Eh oui ! ces rusés se servent de plaintes contre « inconnus », qui permettent d’embastiller qui l’on veut. Que font les marques ? Que dalle. Pas au courant. Pas responsables.

Depuis une bonne année, une vaillante ONG, Clean Clothes Campaign(3), demande aux grandes enseignes d’obtenir par pression — un jeu d’enfant — le retrait des plaintes. Quarante-cinq marques sont concernées, qui ne répondent pas, ou à côté. Autrement exprimé, elles acceptent que des esclaves continuent à bosser pour elles. Pour des nèfles. Kiabi annonce sur son site : « Quand il s’agit de mode, nous aimons tous avoir le choix. Il y a une exception : entre mode et planète, il ne s’agit plus de choisir, mais de concilier les deux. »

La Fondation Kiabi, quant à elle, philanthrope comme il se doit, finance un centre d’apprentissage pour former 5 000 ouvrières bangladaises à « la couture industrielle », de manière à « donner leur chance à plus de personnes de trouver un travail permettant de faire vivre leur famille ». Comme c’est mignon. De son côté, Carrefour, interrogé par Le Monde, affirme sans crainte d’être pendu que « seules des plaintes contre X dues exclusivement aux actes de vandalisme et de détériorations matérielles ont été maintenues ».

Le 24 avril 2013, un immeuble où travaillaient des milliers de travailleurs du textile s’effondrait en plein Dacca, la capitale du Bangladesh. 1 138 morts et environ 2 500 blessés pour que nous tous ou presque trouvions en magasin des vêtements à prix cassé. Selon les calculs les plus fiables, sur un tee-shirt vendu en France 29 euros, l’ouvrière de là-bas, qui y perd ses yeux, ses doigts et sa santé, reçoit 18 centimes (4). Mais le site chinois alibaba.com va plus loin, et propose des « chemises de plage décontractées », made in Bangladesh, à 5,28 euros pièce. Une affaire. Les ouvrières touchent-elles 4 centimes ? 3 ?

Rappelons de menues informations. Le Bangladesh est en perdition, avec 173 millions d’habitants sur une surface à peu près quatre fois plus petite que la France. 60 % des Bangladais vivent à la campagne, dans un pays dont la surface, plate comme la main -10 % des terres sont au-dessous du niveau de la mer -, diminue chaque année. Le grand dérèglement fait monter les eaux, et l’eau salée remplace les rizières, dans l’immense delta bangladais, par des élevages de crevettes. Et la mousson, vitale pour la paysannerie, se dérègle, elle aussi. Reste la question qui tue : pourquoi ne faisons-nous rien, nous ? Pourquoi porter ces chemises tachées de sang ?


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo 22/01/2025


  1. tinyurLcom/4f7uszmv
  2. tinyurl.com/27dafdr5
  3. tinyurl.com/33heuych (en anglais).
  4. tinyurl.com/4kns77xj

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