De l’herbe, des « forêts » dans nos villes

L’exode rural a vidé les campagnes, créant des mégapoles alimentées par l’agriculture intensive. Un modèle insoutenable pour le chercheur Sébastien Marot, qui invite l’urbanisme à s’inspirer de la permaculture.

Mais l’urbanisation se produit aussi parce que la population augmente grâce à l’amélioration de l’agriculture et de la médecine. Ne serait-ce pas pire si tout le monde était resté à la campagne ?

Ce qu’il s’agit de constater aujourd’hui, c’est que ce système se dégrade de façon galopante : nous assistons partout à l’érosion des sols, à la raréfaction des ressources hydriques et à l’effondrement de la biodiversité. Il est donc urgent de se demander si l’on n’est pas arrivé au bout de la dynamique de l’exode rural. À mes yeux, pour contreba­lancer l’urbanisme régnant, il faudrait renverser cette dy­namique et encourager un « ruralisme » soucieux d’amélio­rer les sols et les conditions de vie dans les espaces ruraux.

Pour qui s’intéresse à l’avenir de notre planète, Prendre la clé des champs est l’un des livres essentiels de 2024. Son auteur, Sébastien Marot, professeur d’histoire de l’envi­ronnement, y dessine un destin commun entre architec­ture et agriculture. Pour lui, ces deux disciplines sont soeurs jumelles. Elles sont nées ensemble il y a environ dix mille ans, quand les populations, devenues plus sé­dentaires, ont commencé à domestiquer les plantes et les animaux et à bâtir des villes.
En cinquante-six chapitres illustrés, courts et brillants, l’ouvrage passe des temples grecs aux biens communaux de l’époque féodale, puis à la révolution capitaliste qui débute au xvie siècle en An­gleterre avec les « enclosures ». Les paysans pauvres, chassés de leur terre par le regroupement des parcelles, partent alors grossir la main-d’oeuvre urbaine.
Com­mence ainsi un exode rural ininterrompu. Au xxe siècle, les campagnes sont à leur tour marquées par l’industria­lisation. Et l’on arrive à la situation actuelle, où des éten­dues agricoles, dominées par un productivisme à ou­trance, entourent d’immenses mégapoles. Pour Sébastien Marot, il est temps d’inverser cette logique.

À vous lire, le monde agricole se retrouve dans une impasse environnementale…et le monde urbain aussi. Pourquoi ?

L’urbanisme apparaît au xixe siècle pour désigner l’art d’étendre ces organismes urbains qui captent les res­sources et les populations, et qui croissent de façon folle, s’éloignant de leurs sources d’approvisionnement tout en les contrôlant de plus en plus. S’enclenche alors ce que le philosophe Karl Marx (1818-1883), à la suite du chimiste Justus von Liebig (1803-1873), a appelé la « rupture métabo­lique» entre ville et campagne. Il constate qu’un divorce se produit entre les lieux d’où l’on tire les ressources et les villes, qui les consomment mais ne retournent plus les déchets organiques à l’agriculture.
C’est ce que dit aussi Victor Hugo, dans un passage des Misérables, «L’intestin de Léviathan » : il juge délirant de creuser des égouts qui précipitent les immondices vers la mer sans les restituer à la terre, ce qui détruit la fertilité des sols : « Que fait-on de cet or fumier? On le balaye à l’abîme», écrit-il. L’agriculture industrielle a accéléré le processus jusqu’à produire «la ré­volution verte» censée sauver les pays du Sud en y expor­tant les technologies du Nord. Elle a eu pour principal effet, certes, de nourrir efficacement les gens pendant un petit moment, mais elle a aussi éradiqué les savoirs verna­culaires, et provoqué le même exode rural et le même engorgement des villes qu’au Nord.

Souvent, l’urbanisation est plutôt un étalement urbain qui entraîne l’artificialisation de ces sols.

Tout le monde veut sa petite maison et son garage. C’est cela qui fait disparaître la campagne…

Certes, mais l’agriculture industrielle les artificialise en­core plus. Les campagnes ne sont plus qu’une vaste zone industrielle à ciel ouvert. Quand on parle de «zéro artificia­lisation nette », c’est très bien : ne couvrons pas le pays de bitume et de lotissements pavillonnaires. Mais si c’est pour abandonner l’artificialisation à de moins en moins d’entre­prises agricoles, employant de moins en moins de monde et utilisant de plus en plus de machines et d’agrochimie, c’est suicidaire.
Or c’est ce que proposent ceux que j’ap­pelle les « incorporationnistes ». Pour eux, nous sommes condamnés à la fuite en avant technologique et à la concen­tration des populations dans les villes. Elles feront ainsi moins d’enfants. De même, à l’émission diffuse de gaz à effet de serre issus des énergies fossiles, ils préfèrent la concentration des déchets nucléaires.
Quant aux pro­blèmes de nourriture, leur réponse, ce sont les OGM. Dans ce scénario, les villes pilotent le vivant par les technologies. C’est aussi une incorporation au sens capitalistique du terme : l’agriculture perd son caractère familial, collectif, pour devenir la chasse gardée de grandes entreprises ca­pables d’investir dans l’infrastructure technique qui va avec.
Aujourd’hui, du côté de la Silicon Valley, il existe je ne sais combien de start-up qui s’affichent sur ce créneau-là. C’est une voie possible… qui se prétend écomoderniste.

Quelles sont les autres?

II y a ce que j’appelle la négociation, ou l’intégration. Ses partisans partagent avec les incorporationnistes l’idée que les villes vont continuer à croître, mais ils placent leur es­poir dans le fait qu’elles vont s’hybrider en incluant la pro­duction de nourriture, de fibres et d’énergie. En général, les architectes aiment bien ce modèle. Car cela veut dire qu’on continue, mais en faisant une ville autre, qui intègre l’agri­culture, la foresterie. Et qui, avec la construction en bois, permettrait de stocker le carbone dans les bâtiments.

C’est l’agriculture urbaine?

Non, plutôt l’urbanisme agricole. L’agriculture urbaine cor­respond à un autre modèle, que j’appelle l’infiltration. Ce sont des initiatives de toutes sortes qui percolent dans les villes existantes : des communs de fortune s’organisent au­tour de terrains vagues, on se met à cultiver les murs ou les toits, on fait paître des moutons sur des talus d’autoroutes.

Vous appelez « sécession» le quatrième scénario.

Pourquoi?

Le mot est sans doute un peu fort, mais quand on essaie de différencier des situations, on ne fait pas dans la den­telle. Par sécession, j’entends le récit inverse de celui de l’incorporation. Il regroupe des initiatives de tous ordres d’individus et de collectifs qui, même quand ils vivent dans des territoires suburbains, s’organisent au ni­veau local pour retrouver une forme d’économie de sub­sistance et se rendre moins dépendants du marché. Je suis allé rencontrer en Australie une personne qui a beaucoup stimulé ma réflexion : David Holmgren, l’un des cofondateurs de la permaculture, ou agriculture perma­nente. Comme d’autres qui prennent des initiatives très avancées dans ce domaine, il habite dans une banlieue résidentielle à l’américaine construite sur le pétrole facile. Tous constituent des réseaux pour former là-bas des collectifs plus autonomes, plus résilients.

Qu’est-ce que la permaculture?

C’est un concept proposé à la fin des années 1970 par un vieux broussard proto-écologiste grande gueule, Bill Molli-son, et David Holmgren, qui était alors tout jeune. À l’âge de 21 ans, celui-ci produit un mémoire destiné à soutenir son diplôme dans l’un des premiers départements d’écologie, en Tasmanie. II croise trois sujets, l’écologie, l’agriculture et l’architecture de paysage. Avec l’idée de construire des agro­systèmes mieux intégrés aux écosystèmes existants dont le modèle serait la forêt, qui est a priori l’écosystème le plus ro­buste. Des agrosystèmes locaux productifs, habités et auto-soutenables, minimisant drastiquement les intrants.

Par exemple, avec des plantes qui jouent le rôle d’insecticides pour d’autres plantes?

Oui, ce sont des agrosystèmes où, en effet, chaque élément remplit plusieurs fonctions, et où chaque fonction est assu­rée par plusieurs éléments. Ils sont à l’opposé de la logique industrielle, dont le modèle est la machine, où chaque élé­ment ne remplit très efficacement qu’une seule fonction.

Pourquoi n’est-ce pas plus répandu ? Qui résiste à cette idée ?

Les lobbys, les politiques, les indus­triels… même si certains essaient de s’en inspirer assez sérieusement. La mouvance régénérative, par exemple. Il s’agit de gens qui se demandent com­ment développer des entreprises fonc­tionnant sur le système marchand mais ayant pour vertu de ne pas courir après la croissance, et dont la vocation serait d’accroître le capital naturel. Mais la permaculture est une philoso­phie d’adaptation et d’invention à par­tir de situations locales spécifiques. Ce ne sont pas des recettes « smart » à

appliquer d’un claquement de doigts à n’importe quelle échelle. D’une certaine manière, c’est la même chose en ar­chitecture : la situation, et c’est tout l’art de cette discipline, doit appeler localement à croiser les paramètres du climat, de la biodiversité, du sol. Ce qui conduit à adopter des so­lutions à chaque fois différentes.

La permaculture est-elle l’avenir ?

Oui, comme l’agroécologie et toutes les philosophies pra­tiques qui s’emploient à rapprocher le mode d’usage des sols du jardinage plutôt que de l’exploitation minière. En ce sens, les concepteurs de la permaculture ont établi des principes dont les architectes devraient s’inspirer. Du reste, ceux qui la pratiquent construisent aussi des bâtiments bio­sourcés avec des matériaux locaux. Ce que commencent heureusement à faire plusieurs collectifs d’architectes.

Finalement, l’architecture retrouve l’agriculture, car elle se sert de plus en plus de produits agricoles : le chanvre, la paille, le bois… Ou la laine pour l’isolation.
L’architecture ne peut plus ignorer que, depuis des décennies, elle a surtout employé le béton, l’acier et le verre, trois matériaux ultra énergivores. Il faut trouver des alternatives pour réduire leur part.
Il s’agit donc d’inviter les architectes et les maîtres d’ouvrage, tous ceux qui s’intéressent à la question de nos environnements construits, à se poser aussi sérieusement la question des moyens utilisés que le font les permaculteurs ou les agro­écologues dans le champ de la production nourricière


Recueilli par Xavier Jarcy. Télérama n° 3907. 27/11/2024


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