Frontalier et heureux.

Note avertissement : bien que la parution de l’article date de novembre 2023, l’information est toujours d’actualité. MC

Pour devenir riche, il « suffit » d’être frontalier

L’écart des revenus entre les frontaliers et les autres travailleurs de l’Hexagone s’est nettement accru en 20 ans. Désormais, pour faire partie des Français les plus aisés, le plus simple est d’être employé dans une entreprise suisse ou luxembourgeoise.

La tendance s’est accélérée ces dernières années. Les Français les plus aisés n’habitent plus exclusivement Paris, les Hauts-de-Seine ou quelques quartiers privilégiés des grandes métropoles régionales. Ils sont de plus en plus nombreux à avoir élu domicile dans des petites communes frontalières du Luxembourg, de la Suisse ou de l’Allemagne.

Ainsi, parmi les dix départements qui accueillent le plus de « riches », selon un rapport de l’Institut national français de la statistique et des études économiques (Insee) qui vient de paraître, figurent en bonne place trois départements frontaliers avec la Suisse : la Haute-Savoie, l’Ain et le Haut-Rhin.

Ce n’est pas le bon air des montagnes ou des forêts qui attire les Français aisés. Les habitants de ces départements deviennent riches, selon les critères hexagonaux, en franchissant la frontière chaque matin pour travailler.

En vingt ans, les conditions de rémunération entre la France et ses voisins ont en effet divergé, au point qu’il suffit désormais d’être employé quasiment à n’importe quel poste dans une entreprise suisse ou luxembourgeoise pour afficher des revenus parmi les plus élevés de l’Hexagone.

Dans une étude portant sur la région Rhône-Alpes, les analystes de l’Insee notent ainsi qu’en « vingt ans, la distribution des revenus est devenue plus inégale entre les différentes communes de la région ».

Doublement des frontaliers

En 2017, les communes de Haute-Savoie participent à plus de la moitié des écarts de revenus dans la région, contre un cinquième en 1999. « La hausse des disparités a été tirée par les communes proches de la Suisse avec le doublement du nombre de travailleurs frontaliers » sur la période, avance l’Insee.

Ainsi, dans la communauté de communes du Genevois, sise en France, les deux tiers des ménages ont des revenus de source étrangère. Comment expliquer un tel développement du travail des personnes domiciliées en France vers la Suisse ?

La mise en place d’accords favorisant la libre circulation des personnes, notamment le texte de 2002 portant sur les conditions de travail des citoyens de l’Union européenne en Suisse, a d’abord nettement favorisé le mouvement. L’écart croissant des rémunérations des deux côtés de la frontière joue aussi bien sûr un rôle crucial. Dans le canton de Genève, au premier janvier 2022, le Smic horaire s’élevait à 23 francs 27 (environ 22 euros), contre 10 euros 57 en France.

Un phénomène identique de multiplication des travailleurs frontaliers s’observe aussi aux frontières allemande et luxembourgeoise. A 5720 euros par mois, le salaire moyen suisse apparaît en effet légèrement inférieur à son équivalent luxembourgeois, à 6020 euros.

En Allemagne, la rémunération moyenne apparaît plus raisonnable, à 3801 euros. Elle reste toutefois largement supérieure à la moyenne française, établie à 2630 euros (chiffre de l’Insee pour les salaires du privé en 2022).

Le décrochage de la France

L’écart de richesse entre ces États s’est accentué en vingt ans. En 2022, selon les données de la Banque mondiale, le Luxembourg affichait un produit intérieur brut (PIB) par habitant, corrigé du pouvoir d’achat, de 142 214 dollars, en très nette augmentation sur vingt ans, de 143%.

La création de richesse par habitant de la Suisse et de l’Allemagne s’élevait respectivement à 83 599 et 63 150 dollars, progressant l’un comme l’autre de 116% depuis 2002, quand le PIB par habitant français atteignait de son côté 55 496 dollars. En vingt ans, il avait prospéré de « seulement » 95%.

Les raisons de ce décrochage sont connues : désindustrialisation express du pays, coût du travail élevé, productivité au plus bas… Le rapport Gallois de 2012 avait posé un diagnostic précis de ces maux. Depuis 2015, les gouvernements successifs tentent de redresser la barre à coups de réformes du travail, d’allègements de la fiscalité, de mesures de simplification administrative… À défaut d’avoir permis d’inverser la tendance, ces dispositifs auront freiné le décrochage.


Anne de Guigné – Le nouvelliste (Suisse)


8 réflexions sur “Frontalier et heureux.

  1. bernarddominik 03/05/2024 / 14h49

    Comment admettre qu’un pays qui ne produit rien soit si riche, riche du travail des autres. Si Macron avait des couilles il taxerait les flux financiers vers le Luxembourg et les Pays-Bas ce qui obligerait l’UE à se poser les bonnes questions.

  2. Jeanne Schmid 03/05/2024 / 22h06

    Me voilà surprise. Il n’y a qu’en France que l’on nous attribue un SMIC helvétique ! Il n’existe aucun salaire minimum en Suisse, ce sont des fadaises. De même que le salaire moyen qui frise les CHF. 6000.-. Le/la journaliste a dû se baser sur une échelle de « salaires recommandés » qui n’est suivie que par une très petite minorité d’entreprises en activité et qui relève plus du voeu pieux que d’une quelconque réalité. Si les frontaliers sont effectivement bien mieux payés que les nationaux, il n’est pas nécessaire pour autant de gonfler les chiffres largement au delà de la réalité.

    • Libres jugements 03/05/2024 / 22h36

      Bonjour Jeanne et merci pour ce commentaire.
      En l’occurrence les chiffres et infos proviennent d’un journal suisse… alors à qui se fier ?
      Les références sont en bas d’article… Enfin les coupures de revues ou journaux m’ont été donnés par un ami Suisse…
      Amitiés. Michel

      • Jeanne Schmid 03/05/2024 / 23h12

        Bonsoir Michel,
        Alors voilà.
        J’ai presque envie de répondre que le Nouvelliste est un journal valaisan, et que la journaliste prend ses rêves pour des réalités. Il n’y a pas plus de SMIC dans le canton de Genève que dans celui du Valais. Cela se passe au niveau fédéral, et il n’y a pas de SMIC en Helvétie.
        Quand au salaire moyen annoncé dans cet article, il correspond aux recommandations du calculateur de salaires officiel de la confédération, les salaires moyens variant grandement, en Suisse comme ailleurs, selon les domaines professionnels concernés. Ce calculateur existe, il permet sans doute aux « salaires élevés » de se sentir proches d’une certaine moyenne, mais il ne reflète pas du tout la réalité des salariés helvètes. Je ne connais pas de « salarié moyen » qui, ayant recherché le montant du salaire recommandé pour sa profession, ses qualifications et son degré d’ancienneté d’emploi, ne se soit pas retrouvé très surpris et fort déçu à la comparaison de la réalité avec les chiffres annoncés.
        Ceci ne change rien à la disproportion des revenus des frontaliers, et je peux t’assurer que la question fait les gorges chaudes d’une certaine frange de la population aiguillonnée par une certaine classe politique populiste (je ne m’étendrai pas sur le sujet…) en Suisse comme ailleurs
        Bien à toi
        Jeanne

        • Libres jugements 04/05/2024 / 0h00

          Merci beaucoup pour cette lumière dont tu connais les rouages.
          Désolé d’avoir posté une info déformée et content d’avoir été alerté. Je me méfierai plus la prochaine fois que j’échangerai des coupures de journaux avec l’ami Dominique, suisse valaisan.
          Amitié. Michel

  3. tatchou92 03/05/2024 / 22h06

    Ardennaise jusqu’en 1969… et travaillant au Centre Hospitalier de SEDAN, j’allais régulièrement à Bouillon, HALLE… de l’autre côté de la frontière belge à une quinzaine de kms : la population était très accueillante, et les rues très propres, : l’essence, les cigarettes, les vêtements y étaient nettement moins chers… les discothèques et bowlings ouverts en après midi pratiquaient des prix très corrects… Nostalgie…

  4. bernarddominik 04/05/2024 / 9h25

    Un de mes beaux frères travaillait à Lausanne tout en habitant à côté de Ferney. Son salaire, converti en €, était le double de ce qu’il gagnait en France, mais le logement à Ferney est très cher.

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