De sacrés retardataires !

Au 1ᵉʳ mai — soit un mois après le délai légal —, 296 lobbyistes en tout genre n’avaient toujours pas déposé auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) les informations les concernant, contrairement à ce que la loi exige pourtant. Les 2 618 « représentants d’intérêts » enregistrés auprès de la HATVP avaient jusqu’au 31 mars 2024 pour déclarer leurs activités de lobbying en France en 2023, et les moyens qu’ils y ont consacrés.

Parmi les mauvais élèves : l’agence de com’ TBWA, l’Ordre des avocats à la cour de Paris, ou encore l’entreprise Chantiers de l’Atlantique… Elle a préféré prendre le large ?

Alors que la Haute Autorité doit publier en juin son bilan 2023, le Palmipède a déjà repéré quelques pépites parmi les « déclarations d’activités » des uns et des autres.

  • Les Gafam (Google, Apple, Face-book, Amazon, Microsoft) disent avoir dépensé 6,1 millions d’euros en lobbying en France (+ 30 % en un an). Microsoft s’est montré le plus gourmand, y consacrant environ 2,1 millions d’euros entre le 1ᵉʳ juillet 2022 et le 30 juin 2023 (soit une hausse de 100 % en un an !). Pour ce prix-là, ses lobbyistes — neuf équivalents temps plein — ont établi « une correspondance régulière (par courriel, courrier) » avec un conseiller du chef de l’État ainsi qu’avec différents « membres du gouvernement ou membres de cabinet ministériel » afin, dixit l’une des fiches d’activités de Microsoft, de « favoriser la transformation numérique de l’État ». Aussi ont-ils réfléchi à « la structuration d’une offre cloud de confiance répondant aux standards définis par le gouvernement français ».

La souveraineté numérique de l’Hexagone est entre de bonnes mains !

  • Google, pour sa part, a lâché 1,9 million d’euros en 2023 pour assurer sa promo auprès des pouvoirs publics, mobilisant ainsi 23 lobbyistes à temps plein. Parmi les 75 « fiches d’activités » déclarées au cours de l’année, l’une, sans surprise, affiche le même objectif que Microsoft : « Accompagner la transformation numérique de l’État [et] des collectivités par l’adoption (…) des solutions proposées par Google Cloud. » Google France a « organisé des discussions informelles » dans tous les ministères, mais aussi auprès d’une centaine d’élus de collectivités locales.

Les porteurs de bonne parole ont-ils utilisé Google Maps pour ne pas se paumer dans leur périple ?

  • Patrons de tous les pays, unissez-vous !

Le Medef a mis les bouchées doubles pour faire valoir sa cause : 2,1 millions de dépenses en lobbying pour 2023, contre 1,1 million en 2018 (+ 89 % en cinq ans) !
Ses 13 lobbyistes ont fait la tournée des popotes à l’Assemblée et au Sénat, invitant les parlementaires à « préserver les exonérations de cotisations patronales », à « privilégier la valorisation des bonnes pratiques en matière d’emploi des seniors plutôt qu’un index coercitif » ou encore à « supprimer le facteur « risque chimique » dans le fonds de prévention de l’usure professionnelle ».
Rien n’est trop cher quand il s’agit d’en donner le moins possible à l’État et aux salariés !

  • En 2023, la Fédération bancaire française — le lobby des banques a dépensé 1,9 million d’euros pour défendre ses intérêts (+ 66 % par rapport à 2022 !). Dans la perspective du projet de loi de finances (PLF) 2024, elle a organisé différents tête-à-tête à l’Élysée et à Matignon, histoire de « maintenir le régime en vigueur applicable aux opérations de rachats d’actions ». Les discussions ont porté leurs fruits puisque ces derniers n’ont finalement pas été taxés, alors que Macron, en mars 2023, avait fustigé le « cynisme » de cettepratique à l’ceuvre dans les grands groupes.

Ouf !

  • TotalEnergies s’est démené – en vain — pour empêcher la création d’une commission d’enquête sénatoriale « sur les moyens mobilisés et mobilisables par l’Etat pour assurer la prise en compte et le respect par le groupe des obligations climatiques et des orientations de la politique étrangère de la France ». Le pétrolier a eu beau sortir 1,4 million d’euros de sa poche en 2023, ladite commission doit rendre ses conclusions à la mi-juin.

Le lobbying ne peut pas tout.

  • En cinq ans, LVMH a doublé ses dépenses de lobbying : de 350 000 euros environ en 2018 à 750 000 euros en 2023. Le (petit) prix à payer pour « appuyer des demandes d’autorisation d’occupation temporaire (du domaine public) pour des événements du groupe », à l’instar du défilé Louis Vuitton sur le Pont-Neuf, à Paris, ou du défilé Kenzo entre le Palais de Tokyo et la tour Eiffel…
  • Sentant monter dangereusement le débat sur la taxation des superprofits, l’armateur CMA CGM, propriété du milliardaire Rodolphe Saadé, a sorti 550 000 euros en 2023 afin, notamment, d’« alerter les pouvoirs publics » — à commencer par l’Élysée et Matignon — « sur les risques associés à la mise en place d’un régime de taxation supplémentaire des résultats des entreprises françaises de transport maritime ». On comprend la détresse de Saadé. Le taux effectif d’imposition de CMA CGM a, en effet, atteint… 2 %, pour 23 milliards de profits ! Le tout grâce à une niche fiscale ultra-favorable aux armateurs.

De l’utilité des dépenses de lobbying : Macron et Attal sont finalement allés raboter ailleurs…


Clara Bamberger. Le Canard enchaîné. 15/05/2024


Une réflexion sur “De sacrés retardataires !

  1. tatchou92 18/05/2024 / 17h58

    N’en jetez plus, la coupe est pleine… et crevons, nous,les manants…

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