… pas vraiment selon le journaliste Fabien Ginisty, covoitureur de longue date.
L’entreprise BlaBlaCar, licorne qui fait la fierté de la French Tech, n’est pas si vertueuse que le laisse paraître son marketing bien rodé.
Parmi les révélations de l’enquête de Fabien Ginisty : destruction du lien social propre au covoiturage, greenwashing, ubérisation, mais aussi affinités avec les filières des transports publics et de l’énergie…
- Pourquoi vous êtes-vous intéressé à BlaBlaCar ?
Je pratique le covoiturage depuis 2009 via BlaBlaCar et j’ai constaté un grand changement d’ambiance. Il n’est plus rare de transporter quelqu’un qui ne décroche pas un mot, somnole tout le trajet ou aurait sans doute préféré se mettre sur la banquette arrière, comme dans un taxi.
Tout cela va à rebours des éléments de langage de l’entreprise, qui sont repris allègrement dans les médias : l’économie du partage, la convivialité, l’écologie… […]
- C’est contre-intuitif… Le covoiturage n’est-il pas basé sur la confiance ?
La commission que prend BlaBlaCar sur les trajets (environ 20 % du prix passager) doit être justifiée pour que le client accepte de la payer.
L’entreprise se présente comme un tiers de confiance, de contrôle. Elle a donc un intérêt objectif à insinuer que les relations de covoiturage hors plateforme sont potentiellement dangereuses, pour justifier toutes les mesures qu’elle met en place : vérification de l’identité, du permis de conduire, notation, paiement obligatoire par l’application…
Pour susciter un sentiment de confiance chez le consommateur, il faut d’abord créer la méfiance. Cela revient à inventer un besoin pour pouvoir y répondre, moyennant une commission.
Au départ, le covoiturage consiste à partager les frais d’un trajet (essence, péages) de main à main.
BlaBlaCar n’est pas écologique en soi, car son service augmente le nombre de voitures sur les routes.
La méfiance est-elle nourrie par le système de notation ?
Je me souviens des commentaires sur BlaBlaCar au début, les personnes me remerciaient ou me rappelaient une blague qu’on avait échangée. Puis un jour, on s’est mis à parler de moi à la troisième personne, en s’adressant aux autres utilisateurs. J’ai eu l’impression d’être un frigo sur Amazon.
J’évite de noter les autres, malgré la constante pression des notifications qui y incitent. Le fait de savoir qu’on sera noté assèche les relations humaines, il y a moins de spontanéité, et surtout l’impression d’être uniquement dans un service marchand. […]
Le covoiturage est-il un acte écologique ?
Pour que cette pratique soit vertueuse d’un point de vue environnemental, il faut, pour un trajet donné, que le conducteur ait prévu de le faire en voiture de toute façon, et que le ou les passagers aient laissé leur propre véhicule au garage. Or, ce n’est pas du tout ce qu’il se passe : 69 % des passagers déclarent qu’ils ont délaissé le train pour préférer le covoiturage, et un tiers des conducteurs qu’ils n’auraient pas fait le trajet en voiture s’ils n’étaient pas sûrs de prendre des passagers… C’est un effet rebond classique. Une étude de 2016 montre que le covoiturage génère en lui-même plus d’un million de trajets de 300 kilomètres chaque année. BlaBlaCar n’est donc pas écologique en soi, car son service augmente le nombre de voitures sur les routes.
L’augmentation du nombre de covoitureurs ne s’explique-t-elle pas d’abord par la cherté des billets de train ?
La motivation première du covoiturage est financière. La question de la compagnie, du partage ou de l’écologie peuvent entrer en compte, mais c’est anecdotique. La moyenne des covoitureurs a un revenu inférieur au revenu médian français, il y a parmi eux beaucoup d’étudiants. Ces personnes, sans le covoiturage, n’auraient peut-être pas fait le trajet du tout. On peut considérer que le covoiturage est une solution de transport ultra low cost, encore plus que les cars et les Ouigo.
Comment BlaBlaCar est-il devenu leader sur ce marché en France ?
La start-up est apparue en France à un moment de grande libéralisation des transports publics. Les années 2010 signent l’arrivée d’Uber, des « bus Macron » et de BlaBlaCar, le tout au moment du vote de la mise en concurrence de la SNCF. Nous sommes dans un système complètement dérégulé où Antoine, covoitureur particulier, se retrouve sur le site de la SNCF au même titre que Ouigo, les BlaBlaCar Bus ou les trains classiques. Sur le site de l’entreprise, d’ailleurs, les slogans insistent sur l’offre et le prix (« un vaste choix de trajet à petits prix »), il n’y a plus la mention du covoiturage. On est passé d’une start-up d’auto-stop organisé à de la prestation de service réalisé par des particuliers sans contrat.
Comment réhabiliter le véritable covoiturage ?
Pour moi, il n’y a qu’une solution, il faut nationaliser BlaBlaCar, pour que ses bénéfices échappent aux actionnaires, et en faire le premier bien commun du XXIe siècle. […] BlaBlaCar pourrait devenir un grand service public, et pourquoi pas européen, car il est présent dans dix-huit pays européens. […]
Natacha Marbot. Télérama. Source (Extraits)