C’est en substance l’interrogation que soulève un rapport sénatorial sur « La transidentification des mineurs », publié la semaine dernière.
Certes, il est le fruit d’une commission d’enquête composée à 100 % de sénateurs LR et conduite par une élue, Jacqueline Eustache-Brinio, ne brillant pas par son progressisme. On peut donc légitimement le soupçonner de succomber à certains biais idéologiques. Mais, à sa décharge, ces biais font front à d’autres biais, tout aussi idéologiques.
Car, comme sur nombre de sujets dits clivants, la question de la transidentité est aujourd’hui un champ de bataille où s’affrontent deux camps rageusement opposés, chacun se targuant de « sauver des vies » et de protéger les ‘tits nenfants, tout en s’envoyant au visage des accusations de fascisme transphobe ou d’embrigadement sectaire. D’où l’impossibilité d’avoir un débat rationnel.
Voire un débat tout court, puisque ceux organisés autour du livre de Caroline Eliacheff et Céline Masson (La Fabrique de l’enfant-transgenre, Éditions de l’Observatoire) sont régulièrement la cible de militants trans qui n’acceptent le dialogue que si l’on est d’accord avec eux.
Un fait est incontestable : ce rapport contient plusieurs éléments qui obligent à débat, justement. D’autant que les 67 experts français et internationaux auditionnés viennent de tous horizons et de tous « camps ». La dysphorie de genre est une réalité clinique. Mais on est en droit de s’interroger quand elle se transforme en diagnostic de principe et que le nombre de « cas » s’envole.
Ainsi, en Grande-Bretagne — où le service spécialisé de la clinique Tavistock va fermer ce mois-ci, à la suite de plusieurs scandales à base de bloqueurs de puberté administrés à tout-va — , il est passé de quelques dizaines à plus de 5 000 en dix ans… Le pays, qui appliquait une politique résolument « transaffirmative », vient d’ailleurs de faire marche arrière, tout comme le Danemark, la Finlande, la Norvège et la Suède.
Un point, surtout, saute aux yeux : la surreprésentation spectaculaire des filles, qui sont partout au moins trois fois plus nombreuses que les garçons à être diagnostiquées d’une dysphorie de genre. Dans une société qui n’a pas, loin de là, toujours réglé ses problèmes de machisme, de virilisme et de stéréotypes lourdement sexués, une jeune fille aux prises avec sa puberté et mal à l’aise dans son environnement peut en effet se dire que tout irait mieux si elle était un garçon.
Mais cela ne signifie pas automatiquement qu’elle est dans le « mauvais » corps. Cela peut aussi tout simplement vouloir dire que ses copains méritent des baffes, rien de plus. De même, quand un adolescent dit «je suis mal dans ma peau », « je ne sais pas qui je suis » ou « je ne sais pas par quel bout attraper ma sexualité » — ce qui est le cas de 99,99% des adolescents — , on n’est pas obligé de lui répondre systématiquement : c’est parce que tu n’es pas dans le bon corps, on va t’arranger ça. C’est aussi évacuer un peu vite la possibilité de l’homosexualité qui, rappelons-le, n’est pas une maladie.
La manie de mettre un nom ou un sigle, et un seul, sur des troubles ou des malaises qui peuvent avoir des origines multiples est un fléau très contemporain. Auquel s’ajoute celui des influenceurs sur les réseaux sociaux, avec des algorithmes qui piègent les adolescents dans la même bulle d’« informations » qui s’autoconfirment à l’infini. Sans oublier le rôle très actif de certains médias qui trouvent que la transition de genre est du dernier chic dandy, surtout s’agissant d’angelots prépubères.
« À partir d’un certain niveau d’activisme », on peut parler de prosélytisme. Chaque adulte fait ce qu’il veut de son propre corps. Mais protéger les mineurs de certains adultes qui ont tendance à mettre un peu trop le nez dans leur sexualité et à y plaquer des schémas idéologiques ou artistico-philosophiques semble une démarche plutôt saine et raisonnable, surtout au vu des #MeToo qui s’enchaînent et de leurs « révélations » successives.
Gérard Biard. Charlie hebdo. 27/03/2024