Une épreuve mémorable !
Cela pourrait se passer dans n’importe quel lycée français. Ici, on est à Montaigne, à Paris, en décembre dernier. La salle est remplie de parents sur les dents.
Thème du jour : Parcoursup, la plateforme destinée aux futurs bacheliers qui vont y formuler leurs voeux d’orientation. Les questions fusent : « Doit-on inscrire tous les vœux ? », « Comment savoir si une filière est sélective ? », « A quel moment intervient l’algorithme ? », « Les établissements lisent-ils les lettres de motivation ? »
Le compte à rebours, lancé le 17 janvier, suit un calendrier qui donne le tournis, avec une fin de la première phase arrêtée au 12 juillet, ce qui ne promet pas forcément de passer de bonnes vacances. Ce jour-là, les parents finissent par se couper la parole, les ados présents prennent des notes.
En première ligne, les lycéens sont tout de même 83 % à juger la procédure stressante*. Un euphémisme, selon Barbara Lauff, coach en orientation. « Avant, le sésame pour l’avenir, c’était le bac. Aujourd’hui, alors que près de 85 % de lycéens l’obtiennent, c’est Parcoursup qui est devenu un rite de bizutage ! » remarque-t-elle, pointant au passage la souffrance des parents. « Les mères surtout, en majorité présentes au début des entretiens d’orientation ».
La peur de se tromper
Sandrine, dont le fils est en classe de première, soupire : « Quand j’essaie d’aborder le sujet avec Hugo, il répond : « plus tard » et s’enferme dans sa chambre. » Comme d’autres ados, il préfère faire l’autruche. Léo, 21 ans, qui a passé l’année de terminale à « fuir sous la couette comme il le reconnaît aujourd’hui, le pensait à l’époque : « C’est ma mère qui m’angoisse » « Heureusement qu’elle m’a aidée. J’étais tétanisé », rectifie-t-il.
Pour Elodie Antoni, psychologue et conseillère d’orientation, « l’anxiété générée par les décisions à prendre dans un contexte morose s’ajoute à l’inquiétude de devenir adulte ». Et à la peur de se tromper. A part les rares vocations précoces, quel ado sait-il précisément ce qu’il veut faire ?
De plus, dès le collège, la question se pose pour anticiper la première grande décision en seconde, lors du choix des trois spécialités. « Félix n’avait aucune idée, se souvient Isabelle, qui l’a incité à opter pour maths, physique et informatique. Aujourd’hui, il réalise qu’il aurait préféré les sciences humaines… »
Les lettres de motivation
« Franchement, la charge mentale est intense, poursuit Sandrine. Je dois gérer l’adolescence de mon fils et le grand âge de mes parents. Entre les visites des maisons de retraite, les portes ouvertes des salons de l’étudiant et maintenant la perspective de coacher mon fils avec toutes ces décisions à trancher, je craque ». La solution serait de le laisser se débrouiller seul, bien sûr, au nom d’une autonomie cruciale qui reste un enjeu pédagogique pour la réussite scolaire.
« Pas question, explose Véronique. Trop compliqué, et ce serait encore pire. Vu la complexité du dispositif qui nous tient en haleine, ce serait inconscient d’y abandonner nos enfants », ajoute-t-elle, pensant à ses trois filles dont le tour arrive pour la cadette. Et, franchement, que le parent qui n’a jamais mis la main aux lettres de motivation lève le doigt !
Elodie Antoni le conseille : « Il faut, en moyenne, en rédiger une quinzaine qui soient différentes et aux petits oignons, ce qui, même pour un adulte en recherche d’emploi, s’avère difficile ! » Alors oui, que les élèves n’hésitent pas à se faire aider.
Laura, professeure de français en classe de seconde, a mis en place cette année des « cours Parcoursup ». « je leur apprends à regarder les comptes Facebook ou Instagram des écoles, à décrypter les attentes de chaque établissement, puis à exploiter la moindre de leurs expériences pour la mettre en valeur dans leurs lettres », explique-t-elle.
Une stratégie d’enfer
Mais, du côté des difficultés, parents et adolescents tombent d’accord sur un point : le problème numéro un, c’est l’hyperchoix ; 23 000 formations, publiques et privées, recensées sur Parcoursup, comment ne pas s’y perdre ? « On pourrait consacrer ses jours et ses nuits à s’informer, déplore Sandrine. L’une de mes amies a pris quinze jours de vacances pour arpenter toutes les portes ouvertes, en France, mais aussi en Europe ».
Une autre mère renchérit : « Et, sur les salons, les boîtes privées coûteuses vous font de l’oeil avec leurs goodies et leurs dossiers bien ficelés. C’est très perturbant. »
Elodie Antoni le regrette : « Le choix d’études devrait être un acte joyeux, le premier pas vers la liberté, or c’est l’inverse ! » D’autant que la réflexion est soumise à une stratégie d’enfer, les compétences extra-scolaires (dites soft skills) s’étant invitées dans les dossiers : bénévolat, stages, sport de haut niveau, voire e-sport…
« Avant, c’était déterminant pour entrer à Sciences po. Aujourd’hui, ça compte pour toutes les formations, y compris pour devenir infirmière », observe Stéphanie Braban, enseignante. Dans ce modèle à l’américaine, ce qui devrait relever d’une générosité spontanée ou d’une passion devient… une obligation.
Résultat : « Un stress accru, poursuit-elle, et l’impression que tout est calculé et relève d’une évaluation, alors que les activités extrascolaires sont censées être un moyen de décompresser ! »
Des issues heureuses
« On connaissait la stratégie mais, l’an dernier, Parcoursup nous a pourri notre été, raconte Stella, dont le fils avait pourtant la chance de savoir ce qu’il voulait, une licence de Staps (prof de sport). Il avait tout bien fait, suivi un stage chez les pompiers, une formation aux premiers secours et travaillé dans un centre de vaccination. Il avait aussi décroché de très bonnes notes durant l’année.
Le jour des résultats, il était 2 000 e sur liste d’attente, derrière l’un de ses copains moins bien noté. Finalement, c’est deux jours avant la rentrée que, miracle, il a remonté toutes les places jusqu’à décrocher son premier choix. Nous n’avons rien compris ! »
Alors, conseil de pro : ne jamais s’affoler, rester zen, et surtout ne pas être trop pressé.
Selon la coach Barbara Lauff, « il y a des bugs angoissants, mais souvent des issues heureuses ». D’ailleurs, 76 % des étudiants se déclarent finalement satisfaits*. « Avec Parcoursup, il y a beaucoup plus de passerelles entre les disciplines qu’il y a vingt ou trente ans », fait aussi remarquer la coach. De quoi aider les parents à rassurer les ados.
« Il faut rappeler aux jeunes qu’on n’est pas tenus d’obtenir tout, tout de suite, conseille Elodie Antoni. Il est important de leur dire : « Si tu ne décroches pas cette formation maintenant, tu pourras l’avoir plus tard en master. » Et de leur transmettre l’idée qu’ils peuvent avoir la main sur la situation. »
Bonne option aussi pour ceux qui sont envahis de doutes ou angoissés par leurs résultats : opter pour l’année de césure postbac, à indiquer dans Parcoursup en conservant sa place pour l’année suivante… à condition de l’occuper par des stages, du bénévolat ou un service civique. Tout compte, à commencer par faire baisser la pression.
Sophie Carquain. Supplément n° 1142 du Dauphiné Libéré du 18/02/2024.
* Sondage CSA pour le ministère de l’Enseignement supérieur.
Un vrai pensum pour les jeunes et leurs familles… accru pour celles et ceux, qui pour des raisons de santé, de deuil, n’ont pas été en mesure de passer le bac en juin, mais à la session de septembre.. les possibilités sont plus rares, malgré l’excellence du livret et des appréciations des professeurs. Ma petite fille a vécu cette épreuve, a accepté d’étudier le chinois proposé à titre exclusif, et a représenté un dossier lors de la dernière rentrée, pour obtenir satisfaction…