Être senior, c’est souvent ne pas être dupe

Les entreprises sont-elles capables d’adapter leurs offres et services à une population de plus en plus âgée ? Quelles sont les pistes mises en œuvre ?

Une analyse de Serge Guérin receuillis par Arnaud Gonzague.

C’est un bouleversement qui secoue nos sociétés, et il est sans prédécent dans l’histoire humaine. On ne parle pas ici de transition écologique, mais d’une autre évolution majeure, la transition démographique.

 Autrement dit, le vieillissement accéléré qui touche les populations occidentales et qui va donner à la frange des 60 ans et plus une importance sociale inédite. Les entreprises se préparent-elles déjà aux changements que ce glissement va engendrer ? […]

  • Faut-il porter un jugement moral sur la « transition démographique » et parler plutôt de « crise démographique » ? Le vieillissement des sociétés peut-il être qualifié de crise ?

Je préfère dire que c’est un fait qui nous inquiète, parce qu’il n’est jamais survenu dans l’histoire du genre humain – on ne peut le comparer à rien de ce qui est arrivé. Et puis, il bat en brèche une idéologie très puissamment implantée selon laquelle la jeunesse porte, par nature, l’idée de progrès et la nouveauté quand les seniors s’enfonceraient forcément dans le conservatisme. Attention aux clichés !

Vouloir conserver un mode de vie, le sens des saisons ou la beauté du monde, est-ce réactionnaire, répréhensible ? Beaucoup de seniors ont développé, charriée par les ans, une philosophie de la « décence commune » dont parlait George Orwell. J’assume, moi, le caractère ringard du terme « bon sens ».

  • Mais qu’entendez-vous au juste par « bon sens » ?

Pour le dire vite, c’est la capacité à ne pas se laisser attraper par la poudre aux yeux distillée par les modes, les nouveautés, les dernières technologies vantées par les marques. Etre senior, c’est avoir acquis par l’expérience la liberté de dire « non », et souvent, ne pas être dupe. […]

  • Selon vous, les entreprises ont-elles anticipé la transition démographique ?

Elles y viennent à reculons, devant la réalité démographique qui s’impose. Et trop souvent sous le prisme de l’innovation technologique : des dispositifs électroniques, des applications « intelligentes », des trouvailles médicales… Il y a de très bonnes choses là-dedans, bien entendu, mais on oublie que l’imaginaire des seniors repose d’abord sur une recherche de lien humain.

Pour résumer : le portage des repas, c’est bien, le partage des repas, c’est mieux !

Une économie dans laquelle on remplace les caissières de supermarché par des automates, qui mise sur des boîtes vocales pour répondre aux clients, et où le chatbot [logiciel de discussion, NDLR] remplace l’échange humain propose un futur invivable pour les vieux, mais aussi pour les autres…

  • Que voulez-vous dire par là ?

Une société qui sait prendre en compte les plus fragiles, ceux qui – par choix ou par obligation – ne se conforment pas au tempo accéléré des temps modernes, est une société plus douce, plus humaine, plus apaisante pour tout le monde, y compris pour les actifs en bonne santé. […] … il faut toujours bien veiller à partir des besoins du terrain plutôt que de plaquer des schémas tout faits.

On peut spontanément aimer discuter avec les personnes âgées et refuser que cela devienne une activité planifiée et payante. De même, une vieille dame peut ne pas avoir envie d’échanger avec un salarié qui lui est envoyé exprès pour cette besogne. C’est le « facteur humain », extrêmement enquiquinant pour les business plans, mais grâce auquel notre société continue de tisser du lien entre les gens !


Arnaud Gonzague. Source (extraits). L’Obs. N° 3087. 30/11/2023


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