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C’est pourtant au travers de ce procès des événements de 2015, la recherche du « pourquoi tous ces carnages » dont-ils s’agissait d’essayer de comprendre comment ils sont arrivés … pour mieux anticiper et prendre des directives afin qu’ils n’aient plus lieu.

Pour Charlie Hebdo, l’écrivain Yannick Haenel et le dessinateur François Boucq ont suivi le procès des attentats parisiens de janvier 2015 et en ont rendu compte, au quotidien. […]

Pourquoi vous êtes-vous retrouvé là ?

François Boucq – Je collabore à Charlie depuis cinq ans. Quelque temps après le massacre, Riss m’a sollicité et j’ai accepté, mais sous pseudo, pour rassurer mes proches. Quand il m’a demandé il y a deux ans de couvrir le procès avec Yannick Haenel, j’ai dit oui tout de suite, sans bien me rendre compte de ce que cela impliquerait.  […]

Comment se sont passés les premiers jours ?

Chacun semblait chercher sa place. Il faut imaginer une boîte fermée avec plein de gens dedans, les accusés, les juges, les parties civiles, les défenseurs, les journalistes… Un magma humain. Les dessinateurs (nous étions cinq) avaient heureusement une place privilégiée, sans doute parce que nous sommes les seules habilités à relater visuellement ce qui se passe. Les juges étaient en hauteur derrière nous, la barre et le prétoire se trouvaient juste devant, sur les côtés, les deux box des accusés se faisaient face.

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Aviez-vous reçu des consignes particulières de la part de Charlie Hebdo ?

Non, j’avais une liberté totale. Très vite, j’ai pris le parti de noter des petites phrases saisies au vol et de les intégrer dans mes dessins, en guise de légendes. Le soir, Yannick et moi débriefions les séances, souvent il y avait certaines choses qu’il n’avait pas entendues parce qu’il était trop loin. J’utilisais une douzaine de feuilles A3 par jour, avec parfois deux ou trois dessins sur chacune et je faisais aussi des aquarelles.

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Quelles relations aviez-vous avec les accusés ?

Comme ils voyaient ce que nous étions en train de dessiner, certains faisaient des commentaires. Lorsque Riss est passé à la barre, par exemple. Après les esquisses et les décors, je m’apprêtais à poser de l’aquarelle pour le mettre en valeur, mais l’un des accusés, Ali Riza Polat, m’a dit soudain : « Non, non, surtout ne mettez pas de couleurs ! C’était trop bien en noir et blanc » …

La promiscuité était telle qu’assez rapidement on a fini par se parler, se saluer le matin, il s’est créé des liens. Certains étaient pleins de curiosité, fascinés par le dessin, et m’inspiraient de la sympathie. J’imaginais que dans d’autres circonstances, en ayant eu peut-être un accès à l’art dans leur jeunesse, ils auraient pu donner un autre cours à leur vie.

Un jour un numéro de Charlie a circulé sur le banc des accusés, avec leurs portraits dedans. Ils se sont mis à le lire et ils se marraient… C’était surréaliste ! Nous sommes fondamentalement des animaux sociaux, les relations se tissent ainsi. En revanche cette familiarité peut à la longue biaiser notre jugement.

Vous êtes-vous senti vaciller ?

Oui. Quand on fréquente quelqu’un tous les jours, pendant des semaines, qui vous répète qu’il n’y est pour rien, sa conviction finit par vous ébranler, sa vérité peut prendre le dessus sur des événements passés. Et puis lorsque l’on écoute les témoignages des victimes on se ressaisit.

J’ai été frappé par le déni général des accusés. Aucun d’entre eux n’a jamais assumé ses actes, n’a dit : « OK, j’avoue, c’est moi qui ai fait ça », tous n’ont cessé de clamer leur innocence. Certains avec un aplomb incroyable, comme Polat par exemple. C’était un intime de Coulibaly, ils allaient manger des pommes d’amour ensemble à la Bastille (!), il lui rendait des tas de services, allait lui chercher des armes, pourtant il a assuré n’avoir jamais été au courant de ses intentions. Sinon, disait-il, il l’aurait dénoncé à la police…

Pendant tout le procès, cela n’a pas cessé. Il y a chez eux comme dans leur entourage une vraie culture du mensonge, de la dissimulation. C’était particulièrement vrai pour certains de leurs mentors qui ont comparu libres et se prétendaient « déradicalisés ». Dissimulation et mensonges encore, s’ils l’étaient vraiment, ils seraient morts, les radicaux font la chasse aux traîtres.

Il faut des faits, des enregistrements ou certains témoignages éclairants comme celui de l’ex-femme salafiste de Pastor Alwatik pour qu’enfin le rideau tombe où se déchire. À mesure qu’elle racontait par le menu comment son époux accueillait couramment chez lui Coulibaly et les frères Belhoucine, tout le monde a vu ce type qui plaidait jusque-là son innocence avec flamme se recroqueviller peu à peu dans son box et finir l’audience la tête dans les épaules.

Comment avez-vous vécu les témoignages des victimes et de leurs proches ?

Même avec le recul du dessin, certains m’arrachaient les larmes. Il y a des moments où j’étais content de porter un masque parce que je craquais. Souvent ces témoignages commençaient mezza voce, par quelque chose de relativement neutre, puis soudain on sentait la masse de l’iceberg arriver sous la surface. Il y a eu des moments extraordinaires, les témoignages des gens de Charlie, l’horreur de certaines images, ou ce policier arrivé très tôt sur les lieux du massacre qui raconte que le visage de Charb s’était répandu dans le sol…

Des histoires incroyables aussi, qui font croire au destin, comme si une mécanique terrible avait décidé que certains devaient périr ce jour-là. Je pense à cet homme qui, en faisant les courses à l’Hyper Casher, oublie certains articles. Sa femme l’engueule, alors après son boulot il y retourne au moment où la caissière, menacée par Coulibaly, est en train de fermer le rideau de fer. Elle essaie de lui faire comprendre par le regard qu’il ne faut pas qu’il entre, mais il n’a pas envie de se faire engueuler de retour chez lui, alors il passe en force. Et là sur le sol il voit les cadavres des premiers otages exécutés. Il se retourne pour sortir, mais Coulibaly lui tire dans le dos. Il meurt sur le coup et sa femme raconte tout ça…

Qu’est-ce que tout cela vous a inspiré ?

Qu’il ne faut rien lâcher. Les terroristes s’attaquent aux gens isolés.  […] Au lieu d’avoir la pétoche, de se réfugier derrière le politiquement correct, il faut faire corps, opposer un front commun, ne pas agir comme des moutons qui se disent : « Tant pis si le loup mange l’un d’entre nous, du moment que les autres sont sauvés ! »

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Que retenez-vous de cette expérience ?

L’impression d’avoir assisté et participé à un concentré d’humanité, en vase clos, à touche-touche. Un éventail complet, du pire au meilleur.  […] Il y a quelque chose d’initiatique dans ce genre de procès : certaines personnes s’empêtrent un peu plus dans les marécages de l’illusion et du déni, d’autres se mettent à nu, se révèlent, se transcendent avec un naturel qu’elles-mêmes ne soupçonnaient pas.

Je reste l’observateur admiratif de leur transformation et surtout de leur courage.


Stéphane Jarno – Télérama – Titre original : « François Boucq, dessinateur du procès des attentats de janvier 2015 : « J’ai assisté à un concentré d’humanité, du pire au meilleur » ». Source (Extrait)


A Suivre : Compte rendu du procès selon Yannick Haenel (Charlie Hebdo)