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Dans toute salle d’audience, il y a un espace vide, juste au-dessous de la cour, qu’on appelle « la barre ». C’est là que viennent les témoins et les avocats : c’est là que se tient la parole. Je n’ai cessé, durant les deux mois et demi qu’a duré ce procès, de contempler cet espace blanc, de fixer cette barre.

Celle de la salle 2.02 du tribunal judiciaire de Paris est en verre, comme si la justice qui s’y prononce manifestait ainsi sa transparence ; comme si la cour d’assises spécialement composée pour juger des crimes terroristes commis les 7, 8 et 9 janvier 2015 affirmait que rien ne devait faire écran entre son jugement et la vérité.

C’est pourquoi certains jours j’ai eu la sensation, poussant une porte puis une autre, et passant d’un sas à un autre, d’entrer dans la caverne de Platon : nous venions pour que sous nos yeux, à force d’attention, l’ombre se transformât en lumière.

Je n’étais jamais entré dans un tribunal, je ne connaissais pas le monde de la justice, j’ignorais qu’il était le monde lui-même, et qu’on peut (qu’on doit) tout attendre de lui, comme on attend tout du langage et de l’amour.

Faire connaissance avec le monde de la justice a impliqué pour moi de trouver le lieu de la parole. Je devais écrire pour Charlie, c’est-à-dire représenter Charlie, je m’y étais engagé auprès de Riss, et cette responsabilité pesait sur mes épaules au point que ma nuque me fait encore mal aujourd’hui.

Ce lieu pour la parole, cette place que je devais trouver pour vous transmettre ce qui se disait au procès, j’ai compris qu’ils seraient la projection sur ma page de ce rectangle blanc (vide et occupé par chaque témoin), qu’ouvre la barre autour d’elle.

Je fais ça pour chaque livre que j’écris : je cherche un lieu qui n’est sur aucune carte, je me mets dans l’état particulier d’entrer en contact avec lui, et j’y note les phrases qui me viennent.

Je ne suis pas un chroniqueur judiciaire, ainsi ai-je considéré la salle de justice comme le monde – un monde à décrire.

Avec Boucq, on s’est tout de suite dit qu’on ne s’économiserait pas, on donnerait tout car on faisait un livre, et à notre manière on rendait justice à Charlie.

Écrire, dessiner, ce n’est pas aller à la barre. Mais ce rectangle blanc – cet espace transparent -, je l’ai projeté dans mon écriture. C’est l’espace de la littérature. C’est en elle que j’ai converti chaque nuit ce que j’entendais, ce qui faisait battre mon cœur : la littérature n’est pas nécessairement de la fiction (même si j’aime passionnément cette faculté en elle) : elle est ce qui dans le langage désire la vérité. La vérité, on le sait tous, ne relève ni des faits ni de ce qui donne raison : elle est une qualité de l’être.

J’ai longtemps cherché ma place dans ce procès, je ne voulais pas en occuper une qui ne soit pas la mienne, je ne voulais pas prendre de la place. Ma parole devait rester modeste, secondaire, je n’étais pas un témoin, mais le témoin des témoins. Et puis, à Charlie, je n’étais arrivé qu’après les attentats. La décence consiste à savoir se taire ou parler bas : écrire en parlant bas, c’est mon éthique.

Je ne désirais pas être à l’aise, je hais les pros de l’écriture, ceux qui vous montrent leur savoir-faire, les petits malins qui pourraient écrire sur n’importe quoi avec toujours les mêmes mots. Le poids qui était sur mes épaules, le souci de bien faire, tout cela m’a fait me sentir mal, et ça a été ma chance : le fait de me sentir mal me donnait une place. J’étais celui qui doute, qui recueille toutes les paroles et les fait parler ensemble, qui vous les transmet avec inquiétude. Je me disais : c’est la place juste.

Le trouble est mon éthique, d’où la littérature. Toujours être perturbé me permet de garder le cap. Ceux qui ne sont pas perturbés et qui rendent compte facilement de ce qui leur arrive sont-ils vraiment honnêtes ? La certitude est souvent un égarement. Au contraire, le doute vous force à chercher.

Parler pour Charlie, était-ce parler au nom de Charlie? Jusqu’où pouvais-je aller? Agathe André, travaillant à Dessinez Créez Liberté (DCL), qui était assise à côté de moi sur le banc de la salle d’audience, a formulé magnifiquement cette question : «À quel chagrin ai-je droit ? » C’est une phrase si profonde qu’elle m’a suivi durant tout le procès et que j’en ai fait ma morale. À chaque moment difficile à supporter, je me disais : ai-je le droit d’exprimer ma douleur? Et d’où vient-elle ? De mon appartenance à Charlie, de ma fraternité avec les victimes, de ma faiblesse ? Alors que des personnes qui ont tout perdu sont dans la salle, à quelques mètres derrière vous, il est parfois indigne de manifester sa douleur : celle-ci pourrait se révéler illégitime, mal placée, quand bien même elle serait sincère, car les larmes ne se contrôlent pas, sa manifestation relèverait malgré tout d’une forme d’indécence.

Ainsi notre initiation à ce procès (initiation qui n’a cessé d’avoir lieu, car l’initiation à la justice est l’objet même de tout procès), notre initiation a-t-elle relevé d’un face-à-face avec ce « terrible » dont parle Rainer Maria Rilke, c’est-à-dire ce que nous sommes capables de supporter, et cela aussi bien en termes d’infamie – car certains jours, il a fallu s’accrocher pour ne pas bondir face à la connerie criminelle qu’en termes de beauté tragique, celle de la parole abyssale des survivants. Rilke, précisément, le dit : «La beauté est le commencement de la terreur que nous sommes capables de supporter », ainsi, lorsque notre amie Coco a évoqué avec amour les miettes de pain tombées de la poche de Cabu, l’intensité elle-même est devenue la vérité.

J’aime que Riss, dans son livre Une minute quarante-neuf secondes, rature le mot « victime » et choisisse d’utiliser « innocent ». À la barre, tout comme Simon Fieschi, il a plaidé pour qu’on parle de « survivant », mais c’est le mot « innocent » qui avait sa préférence. L’innocence n’est pas une valeur, elle n’est pas une attitude qu’on pourrait simuler ou une vertu dont on pourrait se prévaloir. On est innocent, ou pas. C’est d’ailleurs ce qui nous a sauté aux yeux face aux accusés compromis dans des trafics malfaisants, trafics dont ils ne comprenaient pas qu’ils les définissaient, ne serait-ce qu’en termes de souillure : ils ne pouvaient pas être innocents vu ce qu’ils faisaient de leur vie.

L’innocence ne peut se simuler parce que l’innocence est l’autre nom de la vérité : elle est ce qui relie les vivants et les morts. C’est ce que j’ai compris durant ces deux mois de procès : l’innocence, c’est la parole. C’est Lassana Bathily, l’homme qui, à l’Hyper Cacher, a sauvé des otages en leur ouvrant les portes du bas, qui vient expliquer à la barre comment lui, musulman, travaillait avec ses amis juifs. C’est Hélène Honoré disant de son père, le grand dessinateur Honoré : « Je sais qu’il n’a pas vécu pour rien. »

Ma boussole, mon éthique, ça a été de penser aux morts : se maintenir dans cette pensée-là, qui n’est pas morbide, et ne relève pas nécessairement du deuil, c’est le sens de l’écriture. Penser aux morts, c’est laisser notre vie ouverte à leur vie. J’ose dire que là est le sacré, pas dans les églises. Et c’est ce que je me suis efforcé de faire, jusqu’au chagrin, un chagrin parfois éprouvé pour des personnes que je ne connaissais pas, un chagrin que j’ai finalement affirmé personnellement, car endurer ce procès m’y donnait droit.

Une question me hantait chaque nuit, ma page blanche me la posait : où sont les morts?

C’est aussi la question que pose le rectangle blanc où l’on vient, au tribunal, parler pour eux. Je crois que c’est la question de la justice elle-même : la transparence de la barre ouvre le passage entre les vivants et les morts.

Écrire, c’est placer ses mots à cet endroit.


Yannick Haenel – Charlie Hebdo – 20 Janv 2021


Note : L’administrateur de ce blog s’est permis de reprendre le texte in extenso paru dans Charlie hebdo du 20 janvier 2021. De ce texte, il nous paraissait évident qu’il fallait que les médias, les réseaux sociaux, diffusent plus amplement, une partie des minutes de ce procès.

Nous pensons fortement à toutes les victimes de ces attaques, de ce fanatisme …

Nous ne remercions jamais assez le journal « Charlie hebdo » pour nous avoir informé du déroulement de ce procès et d’autre part « laisser » reprendre l’intégralité de cet article. MC


Voir aussi l’article précédent