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C’est un avis-analyse n’engageant que l’auteur de ces lignes.

[…] Nous étions confinés depuis quelques jours à peine, quand son vibrant appel a fait trembler le silence. « La nature nous envoie un message, assénait Nicolas Hulot, en parka sombre sous le ciel gris. C’est un ultimatum ! »

Dans son sillage, des dizaines d’écologistes, d’anticapitalistes, de collapsologues vont occuper les plateaux de télévision, suivis de stars en mal de causes, apôtres de la bien-pensance. « La planète se venge ! » entendront marteler, pendant des semaines, des Français légitimement angoissés par une pandémie majeure.

Si peu étayée soit-elle, l’affirmation avait un côté rassurant, en ce qu’elle offrait une explication simple, familière, à un phénomène extraordinairement complexe, que les chercheurs mettront probablement des années à rendre intelligible.

L’« effet Covid-19 » […] imbrique une foule de systèmes dynamiques difficilement prévisibles (démographie, urbanisation, économie, climat, transports, régimes politiques des pays impliqués, tourisme…), dont chaque déterminant a concouru à ce que la rencontre, quelque part en Chine, d’une chauve-souris et d’un être humain aboutisse, quelques mois plus tard, au confinement de 4,5 milliards d’individus et à une rupture de stock de farine au centre Leclerc d’Issoudun.

Vertigineuse perspective !

Dans l’émotion ambiante, « le risque de récupération politique était évident », a compris d’emblée Jean-Paul Krivine, président de l’Association française pour l’information scientifique. « Parce que l’argument de la nature est subtil et qu’on ne peut le balayer d’un revers de main. Plutôt que d’analyser rationnellement l’état de nos connaissances, chacun a voulu voir dans cette pandémie la confirmation de ses propres convictions : écologiques, religieuses, politiques… » Et alors que la planète s’arrêtait brusquement de fonctionner, fermant ses usines, condamnant les transports, et que les émissions de gaz à effet de serre plongeaient, beaucoup de « décroissants », anticapitalistes ou partisans d’une sobriété imposée, n’ont pas su résister à la tentation d’appuyer le mouvement. « La planète se venge ! »

Mais de quoi, exactement ? Virus et pesticides.

  • Le mouvement « Nous voulons des coquelicots », qui milite pour l’abolition des pesticides de synthèse, est le premier à dégainer, le 19 mars, en déclarant voir « sans surprise, mais avec dégoût, des parallèles évidents entre la crise du coronavirus et l’expansion sans fin des pesticides ». L’action s’organise : un premier pic de pollution printanier, observé en mars, est attribué aux épandages agricoles.
  • Puis une tribune publiée dans Le Monde rencontre un formidable écho médiatique : « Le Covid-19 peut voyager sur des microparticules, dont celles de pesticides » y affirme le mouvement, appelant à un « moratoire immédiat sur leurs épandages ».

Les agriculteurs, alors, n’épandent pas de pesticides mais des engrais azotés, dont l’ammoniac réagit chimiquement avec le dioxyde d’azote du trafic, formant un « aérosol secondaire » de particules fines. Toutefois, les experts sont dubitatifs : si 34 % des microparticules observées lors du pic de pollution du 28 mars provenaient de l’agriculture, le trafic routier étant interrompu, « 66 % provenaient d’autres sources, notamment du chauffage au bois et de l’industrie, poussés par un vent de nord-est de Pologne et d’Allemagne », établiront les chercheurs du centre de recherche ITK. Et surtout, « aucune étude n’a jamais prouvé que les particules fines pouvaient transporter le virus », s’agace Daniel Camus, infectiologue à l’Institut Pasteur de Lille.

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  • Aujourd’hui, le consensus scientifique est établi : si l’on retrouve bien de l’ADN viral en suspension dans l’air, c’est en trop faible quantité pour qu’il soit contaminant, sauf dans des cas particuliers de locaux exigus et non ventilés.
  • Saisi, le Conseil d’État rejettera logiquement les recours du mouvement des Coquelicots, mais, dans l’opinion, le doute est installé.

Élevage intensif.

Rapidement, un autre coupable est visé, cible habituelle de l’écologie politique : l’élevage intensif. Si Jane Goodall, l’illustre éthologue, le dit, comment en douter ? Quand la chercheuse britannique, mondialement réputée pour le travail d’une vie sur les primates, implore l’humanité d’« abandonner l’élevage industriel », les experts des zoonoses sont perplexes. De fait : si 70 % des maladies qui apparaissent dans le monde de nos jours sont d’origine animale, l’écrasante majorité provient d’espèces sauvages. […]

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« La plupart des sujets abordés pendant la crise n’avaient que peu de rapport avec elle, mais les écologistes en ont profité pour pousser leurs thèmes habituels et occuper le terrain médiatique, jouant de cette confusion entre catastrophes sanitaire et climatique », souligne le politologue Daniel Boy, spécialiste de l’écologie politique.

Vengeance de la nature ou non, les conséquences visibles du réchauffement climatique nous rappellent quotidiennement que la planète souffre des assauts répétés que lui font subir les activités d’humains de plus en plus nombreux, entraînés dans un tourbillon d’échanges et de mouvements permanents.

Pour Yannick Jadot, relancer l’économie comme avant serait une « faute criminelle ». Son discours s’est facilement adapté à cette crise. Le chef de file d’EELV ira jusqu’à exiger un « Grenelle du monde d’après », la mondialisation étant désignée comme fossoyeuse évidente de la biodiversité.

Croissance de la population.

Si les causes de l’émergence de nouveaux virus sont multiples, « la première paraît fermement identifiée : les modifications de l’usage des sols et des procédés qui y sont liés », rappelle Jean-François Guégan, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique. Si l’homme a toujours contracté des zoonoses, le boom démographique et l’explosion des échanges ont entraîné un impressionnant changement d’échelle ces dernières décennies.

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La croissance de la population a conduit à détruire des forêts primaires pour cultiver ou construire des villes. Pour se nourrir, on a chassé la viande de brousse. Les trafics d’animaux sauvages ont augmenté. Quand on casse un système complexe dans une forêt primaire, on va forcément modifier les relations entre les espèces et on augmente le risque qu’un virus passe à l’homme. Ce n’est pas nouveau, mais les premiers foyers d’Ebola étaient circonscrits aux populations autochtones. […]

 Le mouvement d’urbanisation entamé dans les pays émergents étant loin d’être achevé, il s’accompagnera fatalement de l’apparition de nouveaux virus.

Quels enseignements tirer de cette réalité ?

Pour Jean-François Guégan, la réponse est plurielle : « Il faut éviter de construire des grandes villes à proximité de biomes naturels, lutter contre le trafic de viande de brousse, cesser les pratiques intensives d’élevage et de culture d’huile de palme et de soja, qui provoquent la déforestation… »

Des pistes largement reprises par les gouvernements occidentaux : le Green Deal, adopté récemment par la Commission européenne, prévoit de convertir au moins 30 % des terres et des mers d’Europe en zones protégées… Terres sous cloche.

D’autres spécialistes, pourtant, dénoncent une vision « néocoloniale » du problème. […]

« La première cause de la déforestation, des atteintes à la biodiversité, des pandémies, ce ne sont pas le mode de vie capitaliste ou les multinationales : c’est la pauvreté ! » Une analyse partagée par la géographe et ex-présidente d’Action contre la faim, Sylvie Brunel, qui fustige l’ambivalence des discours des plus grandes ONG, « intimement liées aux réseaux d’affaires américains qui les financent. Depuis le sommet de la Terre de Rio en 1992, la défense de l’environnement a remplacé la lutte contre la pauvreté. Parce qu’en réalité, les Occidentaux sont terrifiés par cette masse de pauvres des pays du Sud, qui aspirent à atteindre le même niveau de vie que nous ».

Pauvreté.

Le monde d’après, tel que l’imaginent les signataires de tribunes vantant les vertus de la permaculture, les 150 membres de la Convention citoyenne qui ont rendu une feuille de route climatique axée sur la décroissance, ou même Emmanuel Macron, qui a endossé la quasi-totalité de leurs mesures en faveur du climat et de la biodiversité, sera-t-il réellement vertueux ?

« C’est l’inverse, tranche Sylvie Brunel. Pendant la crise, les gens se sont aveuglés en découvrant les vertus des circuits courts. Personne n’y a acheté de produits vitaux, et c’est sur les steaks hachés que les gens se sont rués dans les supermarchés, pas sur le bio. En France, 9 millions de gens n’ont pas de quoi s’offrir trois repas corrects par jour ! »

À l’échelle mondiale, plaide-t-elle, « avec 9 milliards d’êtres humains à nourrir, seule l’intensification de l’agriculture préservera la biodiversité : quand vous vous épuisez à produire une tonne de mil à l’hectare plutôt que 10 tonnes de maïs, forcément, il faut plus de terres. » Un discours pragmatique, axé sur la recherche de solutions technologiques acceptables par le plus grand nombre, qui peine à être entendu au-delà des cercles de spécialistes.

[…]


Géraldine Woessner. Le point.fr. Titre original de l’article : « Écologie : les clowns, les vrais spécialistes les autres… ». Source (extrait)