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Politiquement, le jaune a été illisible et par conséquent inéligible aux « européennes ». Pourtant les manifestations de « gilets jaunes » auront marqué l’opinion et fait vaciller un temps les ors de la république, alors qu’en sera-t-il demain lors des « municipales » ? MC.

 […] … Après six mois de mobilisation, les listes « gilets jaunes » font moins de 1 % Certes, les scores des « listes jaunes » sont très faibles : l’Alliance jaune, emmenée par Francis Lalanne, obtient 0,54 % des suffrages, la liste tirée au sort du Mouvement pour l’initiative citoyenne, avec à sa tête Gilles Helgen, réalise 0,03 %, tandis qu’Évolution citoyenne rassemble 0,01 % des voix. […]

[…] Dès le début du mouvement, l’hypothèse d’une liste « gilets jaunes » avait été testée par les sondeurs. Un sondage, commandité par La République en marche (LRM), leur prédisait un score de 12 %. Une liste Ralliement d’initiative citoyenne (RIC) émergeait d’ailleurs le 23 janvier, avec à sa tête Ingrid Levavasseur. Les critiques l’accusant de faire le jeu d’Emmanuel Macron s’accompagnèrent d’une violence qui se déploya notamment sur les réseaux sociaux et qui la conduisirent très rapidement à renoncer à se présenter.

Peu d’intérêt pour l’Europe Il n’y eut donc pas de liste de rassemblement, et trois listes revendiquaient directement la couleur jaune ; à quoi il faudrait aussi ajouter la liste de Florian Philippot, rebaptisée Ensemble patriotes et « gilets jaunes » (0,6 %) après que Jean-François Barnaba, autre « gilet jaune » médiatique, l’a rejoint.

[…] Il faudra voir, avec les sondages sortis des urnes et les enquêtes post-électorales, ce qu’ont été finalement les votes des « gilets jaunes ». Avec toutes les réserves méthodologiques d’usage tenant à ce que signifie « gilet jaune ». A quelle pratique et à quelle intensité de mobilisation cela renvoie-t-il : être sympathisant, manifester, être sur un rond-point ? Et sur quelle durée ? On peut faire l’hypothèse que l’augmentation inattendue de la participation à ces élections doit paradoxalement quelque chose à ce mouvement social et à ses suites.

[…] L’intérêt pour l’Europe se manifeste peu dans le mouvement des « gilets jaunes ». L’Europe est peu visible sur la scène manifestante. A titre indicatif, un comptage réalisé sur 900 « gilets jaunes » et pancartes brandies en manifestation (à Paris et Nice) montrait une référence à l’Europe dans plus de 5 % des cas. Une référence critique le plus souvent, quand elle est ainsi arborée, avec une évocation du « Frexit ».

Dans l’enquête – par questionnaire – réalisée entre le 24 novembre et le 16 mars, l’Europe n’est pas la principale motivation pour manifester ou être sur le rond-point (19 ont mentionné l’Europe sur 928 questionnaires, avec une tonalité négative). […] Le mouvement des « gilets jaunes » est composite, avec une forte mise à distance des partis politiques, comme le montre notre enquête. […]

[…] De manière inédite, le mouvement a pu et peut réunir effectivement des personnes aux sensibilités politiques différentes, pour ne pas dire franchement divergentes. C’est sans doute la raison de son succès initial, comme celle de sa durée. Ainsi, sur ce rond-point, occupé durablement, comme dans tant d’autres, la règle est que l’on ne parle pas de ses positions partisanes pour ne pas se diviser. […]

[…] La mobilisation des « gilets jaunes » pose la question d’une repolitisation. Elle se manifesterait, au-delà de la revendication initiale et unificatrice sur le prix des carburants, dans l’intérêt pour des questions touchant à la justice fiscale, à la redistribution, aux politiques sociales, aux services publics, autrement dit au politique. […]

Révélatrice aussi de cet intérêt renouvelé pour la chose politique a été l’émergence de préoccupations institutionnelles portant sur la Constitution, le référendum sous ses différentes formes, le rôle des élus ou encore l’État de droit quand il est mis à mal par des violences policières.

Une repolitisation ancrée dans l’expérience et le quotidien des personnes mobilisées, qui pourrait expliquer que ce regain de la participation n’ait pas profité aux listes « gilets jaunes » et aux partis les soutenant à un niveau européen, mais qui trouvera peut-être (certainement) une expression spécifique lors des élections municipales.


Rédaction collective – Le Monde. Titre original : « Élections européennes 2019 : « Politiquement, le jaune a cessé d’être une couleur primaire » » source (extrait).