Étiquettes

,

La garde des Sceaux est raide comme la justice et, pour peu qu’on la contrarie, aimable comme une porte de prison.

Le droit dans ses bottes

La question a fusé, au dernier moment. Place Vendôme, juste avant de dire au revoir, de franchir la porte et de faire la bise à sa vieille complice, l’ami socialiste s’est retourné. « Mais, dis, Nicole, un truc me tracasse. Ça fait plus d’une heure qu’on parle de Macron, je t’ai livré le fond de ma pensée, expliqué pourquoi, selon moi, il ne peut pas se réclamer de la gauche, et tu ne m’as guère contredit. Alors, finalement, qu’est-ce que tu fais encore là ? » Elle a souri, posé la main sur mon bras, éludé, et dit au revoir avec gentillesse. A très vite, on s’appelle, hein ?

L’exercice du pouvoir

Nicole Belloubet, garde des Sceaux et numéro 2 du gouvernement dans l’ordre protocolaire depuis le départ de Collomb, est une énigme pour ses amis de gauche. Encartée au PS en 1983, au moment des premières difficultés du mitterrandisme,

Dessin de Kiro – « Le Canard Enchainé »

cette agrégée de droit public a milité à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, s’est fait connaître par son engagement pour l’égalité hommes-femmes, et, nommée rectrice d’académie par Jospin, a démissionné de son poste en 2005 pour protester contre les suppressions de postes décidées par Raffarin. Bref, un parfait parcours de socialiste, avec un ancrage local à Toulouse et une nomination incontestée au Conseil constitutionnel.

Aujourd’hui, son projet de loi sur la réforme de la justice, qui accroît le pouvoir des procureurs et rogne les droits de la défense, dresse contre elle la grande majorité des avocats du pays, sans que cela l’émeuve le moins du monde. « Ceux qui s’étonnent de la voir soutenir ce texte sont passés à côté du personnage. Nicole n’est pas une intellectuelle éthérée, c’est une agrégée de droit public, et, son sujet d’étude, c’est l’État. Elle a la culture de l’État et du pouvoir, et, le pouvoir, pour elle, est fait pour être exercé. Elle n’a pas d’états d’âme, a une inclination de toujours pour les procureurs et restera droite dans ses bottes », assure une ancienne ministre socialiste qui la connaît bien. Le titre de sa thèse : « Pouvoirs et relations hiérarchiques dans l’administration française ».

Droite dans ses bottes, et bien plus politique que prévu.

Elle n’était pas macronierme ? La belle affaire, elle se rattrape. Elle retweete toutes les interventions importantes du Président et publie, en juillet, une fervente tribune de défense en faveur de Benalla qui restera dans les mémoires. « J’avoue, je suis tombé de ma chaise », se souvient un parlementaire LR. Quand on l’interroge sur les 15.000 places de prison promises par Macron qui ont rétréci au lavage, elle ne lâche rien : mais non, voyons, le chef de 1’Etat tient ses promesses, vous ne savez pas compter, un peu de rigueur, messieurs les journalistes. Publiquement désavouée par l’Élysée lors de la nomination du procureur de Paris, elle se tait, défend le choix du Président : mais non, il n’y a pas de reprise en main des parquets, et, même s’il y en avait une, ce serait normal, on appelle ça la « politique pénale », excusez-moi pour ce petit cours de droit.

Nicole est fine mouche. Elle envoie un petit mot à un membre de la commission des Lois qui vient de perdre un parent, donne trois fois dans une phrase du « monsieur le Président » au sénateur Philippe Bas, qui ne déteste pas les hommages de cette sorte, sait se faire apprécier des journalistes qui comptent dans le milieu judiciaire, il faudrait qu’on discute, ton avis m’intéresse, tu sais ? Quand elle lance les « chantiers de la justice » pour préparer son projet de loi, elle fait appel à la pénaliste Julia Minkowski, qui n’est autre que… la femme de Benjamin Griveaux. Il faut bien cultiver l’amitié.

Le zèle de la convertie

La dame se montre d’autant plus conciliante qu’elle n’a aucune base de repli. À Toulouse, elle voulait être tête de liste en 2008, mais un vote interne l’a reléguée loin derrière Pierre Cohen, qui est élu maire (et sèchement battu en 2014). Devenue première adjointe à la Culture, elle ne s’implique guère et démissionne deux ans plus tard. Même chose au conseil régional de Midi-Pyrénées, qu’elle quitte en 2013. Les récents sondages diligentés par La République en marche sur sa popularité à Toulouse ont été très mauvais. Curieusement, Nicole a récemment confié ne plus s’intéresser à la mairie. On la comprend.

Privée de perspective électorale, Belloubet ne lâche rien. « Jamais elle n’accepte de changer une virgule à ses projets, jamais elle n’accepte un seul de nos amendements, c’est du jamais-vu », se lamente un sénateur socialiste. « Elle m’a reçu pour discuter du volet pénal de sa réforme. Elle m’a écouté, m’a offert un petit déjeuner, m’a aimablement raccompagné. À part ça, cette femme est un monolithe. C’est la première fois que j’étais face à un ministre de la Justice qui me donnait le sentiment que tout ce que je pouvais dire n’avait aucun intérêt », s’étonne l’avocat Henri Leclerc.

Parfois, le droit est raide, mais la nuque est souple.


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchaîné – 21/11/2018