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  • Selon un sondage Elabe, 69 % des Français sont favorables au retrait du texte pour éviter un blocage du pays. Pour l’Ifop, 62 % trouvent la mobilisation «justifiée» malgré les blocages, tandis que selon Elabe, ils sont 52 % à rejeter les modes d’action des contestataires…

Cela mesure des réalités différentes et révèle davantage des complémentarités que des contradictions au sein de l’opinion française.

Le sondage Elabe est consacré aux attentes envers l’exécutif «pour éviter un blocage du pays». Il indique que 69 % des Français ne souhaitent pas conserver la loi travail si celle-ci devait bloquer le pays : le retrait est la solution privilégiée.

Le sondage Ifop porte, lui, sur la justification des «manifestations et grèves» pour lutter contre la loi travail. Et de fait, 62 % des Français jugent que celles-ci sont «justifiées».

Il est donc possible de considérer simultanément que les mouvements sociaux sont légitimes, sans pour autant souhaiter le blocage économique. Une troisième approche consisterait à interroger les Français sur leur souhait de remise en marche du pays par la levée des barrages ou des blocages des raffineries par exemple, et par des réquisitions au sein des centrales nucléaires. Ces approches plaident pour une lecture globale et une mise en perspective des enquêtes d’opinion.

  • A 59 %, les Français font de Hollande et Valls les principaux responsables des tensions (Elabe), mais 61 % des sympathisants PS pointent la CGT. Les blocages, un risque pour les syndicats ou pour le gouvernement ?

La responsabilité des blocages est d’abord attribuée à l’exécutif parce qu’il est à l’origine du projet de loi, parce que la réforme est devenue impopulaire, et enfin parce qu’il n’envisage pas pour l’instant clairement d’aménagements ou de retrait du texte. Mais ce qui comptera au cours des semaines qui viennent n’est pas uniquement l’état des lieux, mais bien l’attitude de l’exécutif face aux blocages. Plusieurs scénarios sont envisageables.

  1. Le premier est une poursuite des mouvements, pouvant s’amplifier ou au contraire s’essouffler. L’hypothèse de l’usure peut être un pari pour l’exécutif.
  2. Le second consiste en une «reprise en main», avec déblocage des raffineries et réquisitions au sein des centrales nucléaires, comme Nicolas Sarkozy en 2010.
  3. Enfin, le troisième scénario est celui de l’équivoque. Le texte sera amendé par le Sénat en juin, avant de revenir à l’Assemblée nationale : il devra donc être au moins «retouché» avant son adoption définitive.

L’exécutif peut donc privilégier la simple possibilité d’une future adaptation, en réponse aux mouvements sociaux mais aussi par obligation parlementaire, pour revoir la copie des sénateurs. C’est surtout sur la nature de ses «réponses» que François Hollande sera jugé.

  • L’inversion de la hiérarchie des normes, au cœur de l’article 2 que soutient la CFDT, est le principal point de friction. Est-ce cela qui se joue dans l’opinion et dans la rue ?

La CGT en a fait un étendard de contestation et elle joue gros sur ce point : une réduction du poids des branches professionnelles affaiblirait de fait l’influence des syndicats au sein de ces branches. En termes d’opinion, le débat est plus identitaire que réel car le principe de l’inversion avait déjà été adopté par la loi Bertrand de 2008.

Ce qui se joue, et qui est essentiel, porte sur l’identité de la gauche : ce texte est perçu, à tort ou à raison, comme un facteur d’hétérogénéité des droits et des précarisations, jugés par une partie de la gauche aux antipodes des valeurs de protection sociale.

C’est l’une des raisons pour lesquelles l’intensité dramatique des confrontations est si forte : l’enjeu n’est pas uniquement un rapport de force politique, mais bien un rapport de force identitaire qui clive la gauche elle-même, de surcroît à un an de la présidentielle.

Jonathan Bouchet-Petersen  Libération – Source