Confusions syriennes

En Irak comme en Syrie, il faut sortir de cette dialectique infernale entre dictature et islamistes radicaux.

Ainsi va l’information : « J’y pense et puis j’oublie », comme chantait autrefois Jacques Dutronc. Les médias se lassent des tragédies qui durent trop longtemps. C’est le cas de la Syrie. Nous subissons tous ces trous de mémoire. Pour nous, les Syriens, ce sont d’abord aujourd’hui ces migrants entassés dans des embarcations qui dérivent au large de la Sicile. Réfugiés, comme dépossédés de leur identité, ils font partie de ces intrus dont la France de Manuel Valls ne veut pas.

Mais on reparle de la Syrie aussi parce que, sur le terrain, le conflit semble connaître un nouveau tournant. La rébellion vient de remporter quelques batailles importantes. Le régime vacille. Ou, du moins, il vacillerait si l’Iran ne déployait sur place toutes sortes de milices pour le tenir à bout de bras, comme l’analyse Jean-Pierre Filiu, dans ce numéro. Et c’est cette implication de Téhéran qui a poussé les parrains de l’opposition, le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie, à faire cause commune. Du coup, les factions syriennes ont été contraintes de se rapprocher elles aussi. D’où une modification du rapport de force. Et un regain d’intérêt…

Mais il faut dire ici que les silences médiatiques ne sont pas dus seulement à une amnésie collective. Si nous détournons parfois le regard de cette terrible tache de sang, c’est que les cartes ont été savamment brouillées. Et les opinions occidentales embrouillées. L’observateur le mieux intentionné a fini par être pris de doutes. L’idée – fausse – qu’il y aurait d’un côté Bachar Al-Assad et de l’autre Daech, ou, au mieux, le front Al-Nosra, affilié à Al-Qaïda, a pénétré les esprits. Pour s’exprimer, la solidarité a besoin d’identification. C’est impossible quand on nous donne à voir ce qu’il y a de pire dans l’opposition au régime. Mais, comment en est-on arrivé là ?

À l’origine, il y a bien sûr l’habileté manœuvrière du pouvoir syrien, dont on ne soulignera jamais assez le cynisme. C’est lui qui a transformé un soulèvement démocratique en guerre civile. C’est lui qui a militarisé, confessionnalisé, puis internationalisé le conflit. Par la sauvagerie de la répression contre des foules d’abord pacifiques, il a contraint les opposants à s’armer et à rechercher du soutien auprès de qui voulait bien leur en accorder. La « jihadisation » de la résistance était en marche. Et comme, à la suite de l’invasion américaine de 2003, le même processus était en cours en Irak, Daech a fini par devenir un trait d’union sanglant entre les deux pays.

Aujourd’hui, l’affaire de Palmyre résume toute la stratégie du clan Assad. Voilà les chars syriens, qui ont massacré tant d’innocents, en position de défendre les vestiges uniques et miraculeux d’une cité gréco-romaine plantée au milieu du désert. La confusion des sentiments est totale.

La crise syrienne nous pose donc à tous une question de principe. Faut-il accepter une dictature (ou s’en accommoder hypocritement) au nom des incertitudes du lendemain ou du « réalisme » ? Certes, on imaginait plus facilement une solution démocratique au début du soulèvement, en mars 2011. « Espérer » est plus compliqué aujourd’hui. Bachar Al-Assad n’a cessé de pourrir la situation. Cela dit, les Américains ont joué exactement le même rôle en Irak. Eux aussi ont confessionnalisé le conflit. Au point que toute armée irakienne est aujourd’hui encore impossible, et que ce sont les milices chiites qui doivent tenter de reconquérir Ramadi, ville de 200 000 habitants, tombée récemment aux mains de Daech.

De chez nous, nous voyons une guerre contre Daech. Mais, pour beaucoup d’Irakiens, c’est milices sunnites contre milices chiites… Comment retrouver nos repères ? En Irak comme en Syrie, il faut sortir de cette dialectique infernale entre dictature et islamistes radicaux. Cette dialectique qui est également à l’œuvre en Égypte et en Libye. Avec, d’un côté, le retour d’une dictature terrifiante, et de l’autre, le chaos des milices et des tribus.

Au Caire, le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi fait condamner à mort ses opposants par centaines. Jusqu’à l’ex-Président Mohamed Morsi, élu en juin 2012 et destitué un an plus tard. Les dirigeants militaires égyptiens veulent liquider physiquement la confrérie des Frères musulmans. Un massacre judiciaire qui s’opère dans le silence des capitales occidentales. Pas une sanction internationale, et à peine un mot de réprobation ! Pourvu que l’on vende nos Rafale à bon prix… Et pourtant, nous connaissons la suite.

La répression va finir par replacer les islamistes dans leur rôle de martyrs et de résistants. Comme il est probable qu’en Libye un nouveau dictateur sortira du chaos. Le général Haftar, soutenu par les États-Unis, est déjà un sérieux postulant. Seule la Tunisie a échappé à cette dialectique. Paradoxalement, des forces existent en Syrie qui pourront travailler à un autre avenir que celui promis par l’alternative Assad-Daech. La communauté internationale a un rôle essentiel à jouer pour favoriser une solution politique large. En sera-t-elle capable ?

Denis Sieffert Edito de Politis n° 1354

Couv Politis 1354

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