Austérité, le festin des actionnaires

Un président de la République marginalisé, un premier ministre sur le départ, une population excédée. Le pouvoir français va-t-il s’accrocher à son plan d’austérité consistant à rançonner salariés, retraités et malades pour financer l’armée et rétablir les comptes ? Et l’État continuera-t-il d’alimenter à fonds perdu les profits des grandes entreprises ?

Au cœur de l’été, le télescopage est passé inaperçu, peut-être en raison du plan présenté le 15 juillet par le premier ministre français pour rééquilibrer les comptes publics. L’offensive budgétaire du gouvernement ne fait même pas semblant d’être équitable : taxation des malades, diminution des droits des chômeurs, gel des prestations sociales, réduction des services publics, suppression de deux jours fériés, etc. Le coût du réarmement européen pèse sur les plus vulnérables.

Sur CNews, Mathieu Lefèvre critique un système inégal où certains profitent des efforts des autres, affirmant que prendre un taxi après une hospitalisation alors qu’on peut marcher est « un coup de poignard au pacte social. » La ministre du travail, Catherine Vautrin, a également évoqué le problème de la fraude, indiquant qu’il s’élevait à 13 milliards d’euros, sans mentionner que la majorité est imputable aux employeurs pour travail dissimulé.

Mais, quelques semaines plus tôt, un autre son de cloche avait retenti dans le débat public. Le 1er juillet, les sénateurs Olivier Rietmann et Fabien Gay ont remis à M. Gérard Larcher leur rapport sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises. Le constat des parlementaires, l’un communiste et l’autre républicain, remet en question la « fraude sociale » qui obsède Mme Vautrin : chaque année, l’État offre plus de 200 milliards aux entreprises, souvent sans contrôle ni évaluation. Le chiffre exact reste inconnu puisque le gouvernement ne recense pas les milliers de dispositifs accumulés depuis des décennies. Mais subventions (48 milliards d’euros), allégements de cotisations (75 milliards) et niches fiscales (88 milliards) représentaient au moins 211 milliards en 2023, selon l’évaluation de la commission sénatoriale. Au-delà du budget, un régime économique en question.

Ces dépenses sont censées soutenir l’emploi, améliorer la compétitivité et développer des secteurs clés. En réalité, leur utilisation est souvent critiquée, et leur impact est généralement faible. Une étude de 2022 du Clersé a révélé que les aides publiques au secteur privé n’apportent pas de résultats significatifs. Les mesures fiscales pour réduire le « coût du travail » encouragent les employeurs à automatiser plutôt qu’à embaucher, et les exonérations de cotisations nuisent à la qualification des employés dans les entreprises exportatrices.

Par ailleurs, le « crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi » (CICE), introduit en 2013 par M. Jean-Marc Ayrault, n’a pas incité certaines industries, comme la grande distribution, à embaucher ou à baisser leurs prix. « Le groupe Auchan a annoncé mardi 5 novembre 2024 son intention de [se séparer de] 2 384 de ses 54 000 salariés employés en France », notent les sénateurs, après que « le groupe a bénéficié entre 2013 et 2023 de 636 millions d’euros d’aides fiscales et de 1,3 milliard d’euros d’allégements de cotisations sociales ».

Les assistés d’en haut

Malgré leur incapacité à préserver l’emploi ou la balance extérieure, ces aides forment désormais le premier poste de dépense de l’État : les 211 milliards d’euros annuels représentent davantage que les dépenses combinées d’enseignement, de défense et du service de la dette. Une partie significative de ce financement public se retrouve non pas dans les courbes décroissantes du chômage mais dans celles, pointées vers le ciel, des fortunes privées.

De 2013 à 2019, Carrefour a réalisé 3,6 milliards d’euros de bénéfices et en a reversé 2,8 à ses actionnaires. Lors de la même période, le groupe a profité de 2,3 milliards d’euros d’exonérations au titre du CICE. ArcelorMittal, lui, « a versé en moyenne 200 millions d’euros de dividendes chaque année depuis dix ans au niveau mondial, alors qu’il a bénéficié en 2023 en France de 298 millions d’euros d’aides », avant d’annoncer des suppressions d’emplois en 2025, relève le rapport Gay-Rietmann.

Dans la torpeur estivale, deux acteurs ont compris que l’arbre de la « fraude sociale » ne cacherait pas longtemps la forêt des aides publiques aux dividendes. D’abord le premier ministre lui-même. Dans son allocution du 15 juillet, M. François Bayrou a suggéré que l’État puisse octroyer « moins de subventions contre plus de liberté ». Souvent promise par des gouvernements à la recherche d’un chausse-pied pour l’austérité, la réduction des aides n’a jamais quitté le continent englouti des velléités politiques.

De l’autre côté de l’échiquier social, les syndicats ont eux aussi saisi le caractère explosif de la rapine d’État en faveur des propriétaires. Publié le 9 août, un communiqué commun des principales centrales contre le projet de budget 2026 met en balance, dès le premier paragraphe, les 211 milliards offerts au patronat et les sacrifices exigés des salariés. L’argument pèse. Et pèserait davantage encore si l’on prolongeait un peu le raisonnement. Car le financement public des bénéfices privés n’est pas une anomalie à corriger ni un dérapage à rectifier : c’est la condition de survie de l’économie de marché.

Les gouvernements du monde « libre » soutiennent toujours les entreprises pour qu’elles profitent, que ce soit par des commandes ou des subventions directes. Ils leur offrent également un cadre juridique stable, des infrastructures efficaces, une énergie à prix bas et une main-d’œuvre compétente, souvent protégée des risques. Le secteur privé finance cette aide par ses impôts, car il ne peut pas réaliser cela seul.

De plus, l’État régule les mouvements sociaux menaçant les intérêts des propriétaires, y compris en nationalisant certaines industries pour gérer le coût des licenciements, comme l’ont fait les premiers gouvernements de François Mitterrand. Même avec la nationalisation de l’énergie, des transports et du crédit entre 1944 et 1946, la majeure partie de la production restait privée. Par ailleurs, les écoles de pouvoir formaient une élite qui alignait les intérêts des secteurs public et privé autour de l’idée de progrès technique, faisant du mot « modernisation » un symbole de destruction sociale.

Cette permanence cache cependant une profonde transformation. Dans les années 1980, à la planification indicative qui avait remis l’économie de marché sur les rails, s’ajoute ce que les hauts fonctionnaires Gilles Carrez et Jean-Jacques Chaban-Delmas appellent « l’intervention publique libérale ».

L’ancien premier ministre Raymond Barre, pionnier français du néolibéralisme, présente dans sa préface les rôles de l’État. Le premier d’entre eux ? « L’État doit créer des conditions favorables à la formation du surplus économique avant de le distribuer ou de le redistribuer : il doit encourager l’innovation, la flexibilité des structures économiques ; il doit limiter le secteur public de production, préférer faire faire plutôt que faire, et utiliser des incitations plutôt que des actions directes ou des réglementations»

Quatre décennies plus tard, le programme touche à sa fin, et les « incitations » ont considérablement augmenté alors que le secteur public s’effondre. À la fin des années 1970, le soutien de l’État à l’économie marchande représentait deux points de PIB ; trois points en 2000 ; plus de six aujourd’hui, bien au-dessus de la moyenne européenne, avec une croissance trois à quatre fois plus rapide que celle des aides sociales. Après cette longue période d’après-guerre, il est difficile de soutenir que les dividendes récompensent le risque des investisseurs. Les investisseurs ne financent plus l’économie, ils l’exploitent. Frédéric Lordon avait déjà noté que les capitaux levés par les entreprises sont désormais inférieurs aux montants retirés par les actionnaires, rendant la contribution des marchés d’actions au financement de l’économie négative. En 2017, des économistes de l’université de Lille ont calculé que pour chaque euro de financement par action, les sociétés non financières ont dû verser 12,62 euros en dividendes nets entre 1996 et 2014.

Et la tendance s’accentue. L’année dernière, les entreprises cotées sur le marché parisien ont levé 11 milliards d’euros, tandis que celles du CAC 40 ont versé 98 milliards aux actionnaires, dont trois quarts en dividendes et le reste en rachats d’actions. Les profits détournés de l’investissement productif se perdent en partie dans les paradis fiscaux ou dans la consommation ostentatoire. Les choix politiques favorisent cette situation : après le CICE avec M. François Hollande, la flat tax sur les revenus financiers de M. Emmanuel Macron maximise les gains. Les sommes redistribuées aux actionnaires ont déjà augmenté de 8 % en moyenne par an entre 2003 et 2017 ; elles atteignent maintenant 14 %.

C’est dans ce cadre que s’expliquent ces 211 milliards d’aides aux profits : ils montrent le fonctionnement d’un système débarrassé de ses contraintes. Après la victoire de l’URSS sur les nazis, l’Europe a dû accepter la protection sociale. À la Libération, un fort mouvement syndical a demandé à l’État de créer la Sécurité sociale, gérée par les salariés pour « décharger les travailleurs de l’incertitude du lendemain ». Avec la reconstruction de l’économie et la fin de la menace communiste dans les années 1990, l’État s’active pour réduire l’incertitude pour les capitalistes.

De la Banque publique d’investissement qui aide les investisseurs dans les secteurs avancés à l’inspection des finances favorisant le secteur privé, un vaste appareil se déploie pour aider les entreprises et leurs dirigeants. Crise financière ? L’État aide les banques sans les nationaliser. Crise sanitaire ? L’État dépense « quoi qu’il en coûte » sans relocaliser. Face à un milliardaire mécontent de ses impôts, l’État lui accorde près de 2 milliards d’euros de réductions fiscales en 2024, un montant similaire à celui que Mme Vautrin veut récupérer auprès des allocataires soupçonnés de « fraude sociale » et sous surveillance.

Analysant le capitalisme français, Benjamin Bürbaumer et Nicolas Pinsard notent qu’à partir de 2010, le soutien public à l’économie marchande constitue plus de 20 % de l’investissement privé (33 % en 2020), contre seulement 5 % dans les années 1970. En parallèle, le taux d’imposition sur les bénéfices a été réduit de moitié depuis 1985. La part des employeurs dans le financement de la Sécurité sociale a chuté de 45 % dans les années 1970 à 30 % en 2019, les cotisations patronales étant remplacées par des ressources fiscales.

Cette étatisation de la « Sécu » soumet la protection sociale, autrefois gérée par les salariés selon les besoins, à des contraintes budgétaires. Le « trou de la Sécu » reflète les besoins que Bercy ne veut pas financer. Avant que le premier ministre demande un vote de confiance à l’Assemblée, les opposants à son budget devaient faire face non seulement à une loi, mais aussi à un système économique.

Un régime en contradiction avec ses principes, où les aides publiques au secteur privé, longtemps ignorées, sont maintenant mises en avant par Bruxelles et Washington pour soutenir l’énergie, la défense et les semi-conducteurs. Cela a suscité des inquiétudes au sujet d’un « capitalisme d’État à l’américaine », avec des rivalités commerciales évoluant entre États du Nord.

Ce texte évoque la transition vers une domination du pouvoir politique sur l’économie, en contraste avec la période de dépolitisation induite par le libre-échange après l’entrée de la Chine dans l’OMC. Malgré l’échec des mouvements altermondialistes au début des années 2000, un retour de l’interventionnisme et du protectionnisme est souligné, mettant en évidence que la satisfaction des actionnaires nécessite d’utiliser le pouvoir politique, un outil auparavant voulu inaccessibile par les néolibéraux.


Résumé, Snthése d’après Pierre Rimbert & Grégory Rzepski.
Nous vous invitons a lire l’original Le Monde Diplomatique. Source

L’Avis de B.H.

Les cadeaux au capital doivent être mieux ciblés, mais 298 millions donnés à Arcelor dont le bénéfice est 200 millions, ont sûrement sauvé des emplois reste à analyser le compte d’exploitation d’ArcelorMital pour replacer Arcelor dans le groupe mital . Les réductions de charges ciblées sur le smic ont l’inconvénient de pousser le patronat à embaucher au smic. On voit bien que les gouvernements ont pris (et les députés voté) des mesures à l’emporte pièce, peu réfléchies, sans contreparties et sans contrôle. Et cette ânerie est due au conseil constitutionnel qui impose des mesures générales (donc non ciblées) sous prétexte d’égalité. Notre république est pieds et poings liés par un système institutionnel aux mains de politiques tous issus du même moule.


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