Drogue… 

… « Si les jeunes avaient des perspectives pour leurs avenirs, ils ne dealeraient pas »

Reporterre — La proposition de loi examinée au Sénat propose principalement d’appliquer au narcotrafic les outils qui étaient jusque-là réservés à la lutte antiterroriste. Que pensez-vous de l’ambition de ce texte, et des mesures proposées pour y parvenir ?

Amine Kessaci — Je suis content que les politiques de tous bords politiques et les institutions mènent enfin ce débat sur la lutte contre le narcotrafic. Les propositions de ce texte ne concernent que la répression, or, on sait déjà que cela ne fonctionne pas.

Il y a néanmoins un point positif qui me semble important à souligner : on a enfin compris que l’ennemi de cette guerre, ce n’est pas le petit dealer en bas des cités, mais bien les narcotrafiquants qui vivent à Dubaï ou en Thaïlande.

Vous parlez d’ « ennemi », de « guerre »… C’est le même vocabulaire utilisé par le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau et son homologue à la Justice Gérald Darmanin. Vous partagez cette approche martiale ?

Bruno Retailleau et Gérald Darmanin sont des hypocrites. Si on veut réellement gagner une guerre, on doit y mettre tous les moyens. Eux n’ont rien mis, juste de la communication et les opérations Place nette [des opérations menées par les forces de police depuis la fin de l’année 2023].

L’arsenal à sortir pour mettre fin à cette guerre devrait plutôt être la légalisation du cannabis et le retour de la police de proximité.

Pourquoi la seule solution répressive ne fonctionne pas ?

Soit, on considère la question de la drogue comme de la simple délinquance, soit on la considère comme un vrai sujet de santé publique.
Pourquoi les gens se mettent à prendre de la drogue en France aujourd’hui ?
Pourquoi les gens boivent de l’alcool ?
Pourquoi ils prennent des antidépresseurs, pourquoi ils se suicident ?
Il y a une réelle question de santé publique, de santé mentale.

Dans un deuxième temps, il y a la question sociale.
Pourquoi est-ce que les jeunes de quartier se mettent à dealer de la drogue ?
Pas parce que ça rapporte des milliards, pas parce que la série Netflix sur Pablo Escobar leur donne envie !

Mais tout simplement parce que le trafic de drogue a pris le dessus de l’État dans les quartiers populaires. Aujourd’hui, le seul employeur dans les cités, c’est le trafic de drogue. Ces jeunes ne demandent qu’à trouver leur place dans la société. S’ils avaient des perspectives d’avenir, ils ne feraient pas ça.

Avant de condamner les gens, il faut condamner la responsabilité de l’État. La France n’est plus en capacité de proposer du travail à tout le monde. La France qui traverse des grands problèmes budgétaires, qui ne cesse de diminuer d’année en année les budgets de la sécurité dans les quartiers, les budgets du social, les budgets de la prévention…

En quoi la légalisation du cannabis aiderait à lutter contre le narcotrafic ?

Si c’est une légalisation où des entrepreneurs privés bobos vont venir nous dealer du shit et s’enrichir sur notre dos, non, c’est sûr que ça ne marchera pas. Il faut une légalisation encadrée par l’État et par le statut de repenti. Je suis pour qu’on pardonne aux personnes qui ont juste dealé de la drogue, qui n’ont ôté aucune vie, et qu’on les pousse vers l’entreprenariat.

Les jeunes me disent : « S’il y avait une autre option, on opterait pour l’autre option. » Personne ne veut travailler comme ça, personne ne veut vivre avec cette boule au ventre, à craindre d’être arrêté par la police ou de se faire tirer une balle par sa hiérarchie. On parle de morts, on parle de scènes de guerre, on parle d’enfants qui ont grandi avec ça et qui ont pris les armes. Je veux juste rappeler le cas de Nessim Ramdane, un chauffeur VTC à Marseille, qui a été assassiné [en octobre 2024] par un jeune de quatorze ans !

Il faut créer l’alternative économique au trafic de drogue. Il faut de l’emploi, il faut de l’insertion. On a été en capacité pendant le Covid de faire le « quoi qu’il en coûte », je suis convaincu qu’on peut le faire aujourd’hui pour les cités.

La légalisation du cannabis, c’est ce qui va nous permettre de faire souffler la police, de faire descendre la pression sur la justice. Il y aura moins de monde sur le marché illégal, moins de monde à surveiller et contrôler, donc plus de temps pour les policiers d’aller arrêter les quelques personnes qui vont refuser de suivre le chemin de la légalisation.

Les élus de gauche et écologistes sont souvent taxés de ne pas avoir de stratégie sur la question de la sécurité. Qu’en pensez-vous ?

La gauche a assez abandonné de combats ces dernières années : on a abandonné les piquets de grève, les travailleurs, les usines… Marine Le Pen y est allée, elle, et elle a été accueillie à bras ouverts. Il est encore temps de se raccrocher aux wagons ! La sécurité doit être une question de gauche.

Certains prônent de désarmer la police, de retirer les caméras de vidéosurveillance… Non, les amis, je tire la sonnette d’alarme là-dessus ! Aujourd’hui la question de la sécurité est une priorité, et elle ne peut être que sociale et de santé publique. C’est à la gauche d’apporter ces réponses.

Le maire écologiste de Bordeaux a été critiqué par une partie de son camp pour avoir annoncé en novembre qu’il allait armer sa police municipale, face à la criminalité…

Le maire de Bordeaux, qui est là depuis quatre ans, essaie de faire ce qu’il peut et de rattraper le retard que la droite a creusé pendant 25 ans. Mais oui, il faut armer la police municipale, on doit avoir des réponses à la hauteur.

Aujourd’hui, comment peut-on envoyer des policiers municipaux, dans les quartiers ou ailleurs, face à des gens armés jusqu’aux dents ? Je veux juste rappeler que les armes qui ont permis de tuer ces derniers mois à Marseille, Mulhouse ou Montpellier sont des armes de guerre qui viennent d’Ukraine. Je ne veux pas envoyer notre police municipale désarmée face à des gens qui ont eu le temps de s’organiser à cause du retard de l’État, des institutions et des politiques.

Je pense aussi qu’il est temps de mettre à l’ordre du jour des formations plus adéquates pour les policiers municipaux, davantage sur le terrain, où on inclurait les acteurs associatifs et les habitants des quartiers populaires. On a besoin d’apaisement, de retrouver un lien entre les forces de l’ordre et les jeunes.

Je rappelle que la police est censée protéger et servir les citoyens. Pourquoi aujourd’hui la protection est réservée aux Blancs dans les quartiers sud [de Marseille] ? Pourquoi les gens ne sont pas protégés, mais contrôlés dans les quartiers nord ? Pourquoi des voitures de police demandent aux petites mémés blanches du 8ᵉ arrondissement « Bonjour madame, est-ce que tout va bien ? » alors que dans les quartiers c’est : « Bonjour madame, mettez-vous sur le côté s’il vous plaît, contrôle de police. » Pourquoi est-ce que nous, on ne vient pas nous protéger ?

900 000 personnes consomment quotidiennement du cannabis, l’usage de la cocaïne augmente en France… Quelle doit être une politique de gauche pour répondre à cet enjeu de santé publique, à ces dépendances qui peuvent être le symptôme de troubles plus profonds ?

Légaliser le cannabis permettrait déjà de chiffrer. On saurait qui consomme, quoi, quand, à quelle fréquence. Il faudrait encadrer bien sûr, on ne va pas dire « venez vous servir quand vous voulez, matin, midi et soir ». La légalisation ne veut pas dire moins de consommateurs, ni plus d’ailleurs. Ça veut juste dire qu’on pourrait avoir des données chiffrées exactes sur ce que les gens consomment. Et on pourra les accompagner, ces gens-là.

Cela permettrait de développer des programmes de santé publique ainsi que des consultations prises en charge par la Sécurité sociale, avec des médecins, des psys, des addictologues… Pour que les gens puissent être accompagnés et soignés vers un traitement contre ces dépendances.

L’Allemagne l’a compris en légalisant le cannabis [en avril 2024] alors qu’en France, c’est encore tabou. Les politiques doivent juridiquement dissocier le droit de la morale. La morale n’a rien à faire dans ce débat.


Justine Guitton-Boussion Reporterre. (Lecture libre, mais n’oubliez pas que cette assos de journalistes ne vit qu’avec abonnements ou dons)


Une réflexion sur “Drogue… 

  1. bernarddominik 03/02/2025 / 10h44

    Légaliser le cannabis, c’est aussi dire que c’est inoffensif.
    Mais la prohibition a été un échec aux USA.
    Donc autoriser le cannabis est peut-être la meilleure solution.
    Quant à la cocaïne et l’héroïne les peine encourues sont trop faibles.

    Précisons les choses : il y a plus de policiers par habitant dans les quartiers nord de Marseille que dans les quartiers sud, faire du racisme antiblanc n’arrangera pas les noirs des quartiers nord, il y a du travail, mais ils ne veulent pas travailler pour le Smic : on leur a dit qu’en France, il n’y a qu’à se baisser pour ramasser du fric, ils ne veulent pas se fatiguer pour ça, ils y mettent un point d’honneur

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