Dans son rapport annuel, le Haut Conseil à l’Egalité dénonce une nouvelle fois l’ampleur croissante du sexisme, y compris chez les moins de 25 ans. Entre des jeunes femmes toujours plus féministes et de jeunes hommes séduits par les discours masculinistes, le dialogue se tend.
La place des femmes, c’est à la cuisine. » Cette phrase, qui semble venue d’un autre temps, Aïssa, 15 ans, y est régulièrement confrontée. Et elle est loin d’être la seule.
L’enquête menée auprès d’adolescents révèle une forte conscience du sexisme, avec tous les répondants ayant entendu des remarques dégradantes. Malgré les avancées liées au mouvement #MeToo, le Haut Conseil à l’Egalité indique que 86 % des femmes ont vécu des situations sexistes, un taux qui grimpe à 94 % chez les jeunes de 15-24 ans. Cela soulève des questions sur l’aggravation des inégalités de genre ou une simple prise de conscience des difficultés rencontrées par les femmes dans la société actuelle.
Dans le quotidien des jeunes filles, le sexisme est omniprésent, qu’il s’exprime dans la sphère familiale ou dans l’espace public, à l’école ou sur les réseaux sociaux. C’est Néné, en terminale à Sarcelles, qui ne comprend pas pourquoi son frère est dispensé de faire le ménage à la maison, mais pas elle. Manon (1),18 ans, qui sait qu’en été elle n’évitera pas les sifflements des hommes dans la rue quand elle portera un débardeur. Ou Léna, 17 ans, dont les parents sont plus anxieux quand elle sort le soir que lorsque c’est son frère. Ou encore Assetou, 15 ans, qui change de trottoir pour ne pas croiser le regard lubrique du commerçant en bas de chez elle. Toutes ont déjà expérimenté le harcèlement de rue, certaines ont été agressées sexuellement. Céleste, jeune femme trans en terminale à Nantes, a subi des attouchements dans les toilettes du lycée et a fini l’année à distance. Pour Marie-Casseline, 16 ans, c’était dans un bus : un homme s’est frotté contre elle, son pénis en érection. Manon était en cinquième quand un garçon, à peine plus âgé qu’elle, lui a mis une main aux fesses.
Au sein de cette tranche d’âge, note le rapport du HCE, on observe une très forte polarisation entre les sexes. Autrement dit, deux camps se dessinent : « Les jeunes femmes sont de plus en plus féministes alors que les jeunes hommes sont de plus en plus masculinistes », décrypte la présidente du HCE, Bérangère Couillard. Sur le terrain, enseignants, sociologues et membres d’association décèlent, depuis environ trois ans, les contours d’un backlash (retour de bâton) antiféministe. La notion, théorisée par la journaliste américaine Susan Faludi en 1991, désigne « une excessive réactivité des hommes aux victoires les plus microscopiques des femmes ». En France, la sociologue Johanna Dagorn, spécialisée dans les questions d’éducation et de harcèlement, rappelle que l’histoire n’est pas « une frise linéaire », mais qu’elle est faite «de flux et de reflux ». « Dès qu’il y a une avancée, il y a des résistances à la hauteur des mouvements d’émancipation. Tout droit acquis de haute lutte n’est jamais définitif, comme on le voit d’ailleurs en Russie, en Afghanistan, en Hongrie et maintenant aux Etats-Unis. »
Ce phénomène de polarisation est particulièrement visible à l’école. Et ce, dans tous les milieux : tant dans les banlieues sensibles que dans les zones rurales ou les beaux quartiers des grandes villes. « Je me suis déjà retrouvé dans un lycée du 16e arrondissement de Paris face à cinq mecs pédants, aux discours et aux attitudes de mâles dominants », se souvient Didier Valentin, alias Dr Kpote, qui anime depuis vingt-deux ans des séances d’éducation à la sexualité auprès de collégiens et de lycéens. Lui aussi observe un rejet de plus en plus marqué du terme « féminisme » chez les adolescents, souvent convaincus que les femmes s’en prennent « gratuitement » aux hommes : « Alors, ensemble, on creuse et on déconstruit. » Dans les classes, c’est souvent la foire aux clichés. Pourquoi les victimes de violences sexuelles sont-elles toujours plus nombreuses à porter plainte ? « Pour l’argent ou pour faire parler d’elles !» Des footballeurs sont accusés de viols ? « Ces femmes mentent ! » Et les garçons violés, pourquoi en parle-t-on si peu ? « C’est la faute des féministes ! »
« Démonstration de force »
Parfois, le dialogue en devient tout simplement impossible. Comme ce jour où la sociologue Stéphanie Le Gal-Gorin intervenait dans un lycée professionnel formant aux métiers de la mer : « Les chiffres, les exemples, tout ce que je disais était remis en question. Ces garçons étaient dans une véritable démonstration de force. » A la fin de cette séance particulièrement tendue, un jeune a lancé : « Vous voulez l’égalité ? Vous savez ce qu’on dit dans la marine sur les femmes : « Mêmes droits, même droite ! » » Johanna Dagorn, elle, garde un souvenir amer d’une intervention au sein d’une école d’informatique composée à 95 % de garçons : « Ils se levaient en signe de protestation et dénonçaient la présence de filles, accusées de dénaturer la filière et leur diplôme ! » Une résistance que Téo, 19 ans, étudiante en prépasciences politiques, connaît déjà trop bien. A partir de la seconde, elle a été traitée de « folle hystérique » et de « féministe extrémiste » pour avoir intégré la brigade égalité de son lycée de Sarcelles. « Au départ, je le prenais comme une insulte, je me taisais, mais avec le temps, j’ai appris à répondre. » Aujourd’hui encore, le centre de documentation et d’information (CDI) de cet établissement accueille, tous les jeudis à la pause déjeuner, une vingtaine d’élèves – dont quatre garçons – pour parler sexisme, harcèlement de rue ou consentement. Un lieu où personne ne craint le regard de l’autre, ni son jugement, où chacun s’informe, se déconstruit, trouve confiance en soi et parfois même le courage de répondre à ses détracteurs. « Moi, j’aime faire du tricot et je ne vais pas m’en cacher », lance Abd-Elrahman, élève de terminale.
Si voir germer les graines du féminisme qu’elle a semées est la grande fierté de la brigade, le combat est rude. Car les manifestations sexistes prennent racine dans la conception et le fonctionnement mêmes de l’école. Des études ont ainsi montré que les cours de récréation sont structurées de façon que les garçons aient davantage d’espace que les filles. Certains enseignants peuvent aussi perpétuer, inconsciemment, les stéréotypes de genre, par exemple en donnant des exercices de mathématiques plus simples aux filles. D’une manière générale, « nous n’imaginons pas un être humain sans qu’il soit genré. Et cela, avant même sa naissance », analyse Margot Déage, sociologue de l’éducation et du numérique. Aux filles, le rose, les poupées, la cuisine, la délicatesse… Aux garçons, le bleu, les voitures, le sport, le bricolage, les muscles… « Dans la pratique et sans être nommée, une forme de « police de genre » existe déjà à la maternelle », renchérit Johanna Dagorn. D’ailleurs, ce qui désespère Karine Dron, comédienne qui intervient depuis près de dix ans dans les écoles pour l’association Sangs mêlés, ce sont moins les enfants que les adultes. Elle se souvient ainsi de cette remarque, ô combien pertinente, d’un écolier : « Alors, quand pour nous punir on nous envoie manger à la table des filles à la cantine, c’est un stéréotype de genre, non ? »
Pensée viriliste
Par une matinée pluvieuse, nous avons assisté à l’une de ses interventions, dans une classe de CM2 de Seine-Saint-Denis, sur le thème du genre. Très vite, les clichés fusent : « Les filles sont plus intelligentes que les garçons », « elles ont de longs cheveux », « portent des jupes », sont « nulles en foot »… Les garçons, eux, sont « plus forts ». Approbation générale dans la classe, composée de trois filles et de vingt garçons. « Parfois, c’est vrai. Parfois, ça ne l’est pas », reprend Karine Dron. Pour le leur prouver, elle demande à un écolier de se mettre dans la peau d’une fille en train de courir : celui-ci se déplace alors lentement et en se déhanchant. « Vous en croisez souvent des filles qui courent comme ça, vous ? », interroge l’intervenante. « Bah non ! » répond un élève. Elle propose ensuite le même exercice à une fille, qui se met à courir normalement.
En grandissant, ces idées préconçues ont tendance à s’ancrer. A l’entrée dans l’adolescence, le dialogue filles-garçons se rompt souvent, en même temps que se développe un désir d’appartenance au groupe. Pour ne pas se démarquer, on rit jaune des piques sexistes balancées par un camarade de classe, on ne rétorque rien à ce garçon qui crie « grosses fesses ! » à la jeune fille appelée au tableau. Parce qu’on a peur d’être isolé, insulté, harcelé, on se tait. Au lycée, en revanche, les relations s’apaisent un peu. « C’est le début des rapports sexuels, de l’attachement, explique la sociologue Johanna Dagorn. Mais certains garçons déploient beaucoup d’énergie pour montrer à quel point ils sont des hommes. Ils sont dans la surenchère de leur virilité. » « Ne pas pleurer, ne jamais montrer ses émotions, se dire qu’il faut savoir se battre, être sportif. En vrai, c’est difficile pour les filles, mais pour les mecs aussi », souffle Louna (1), lycéenne de Sarcelles.
Principal point de crispation : les habits. « Dès qu’on porte une tenue féminine, on se prend une remarque. C’est probablement pour ça qu’on s’habille tous un peu pareil, avec des vêtements amples et sombres », analyse Aïssa. Luka, lycéen à Pontivy, en Bretagne, le reconnaît : il lui est arrivé de commenter les tenues des filles ou de laisser un copain dire d’une élève qu’elle était habillée comme une « fille facile » : « C’est de l’humour, ça ne se veut pas blessant. Mais c’est vrai que ce n’est pas très juste. » Et, là encore, les équipes éducatives ne soutiennent pas toujours la gent féminine. Inès, lycéenne dans un établissement privé de Seine-et-Marne, se souvient du jour où elle portait un simple tee-shirt à col V et où le proviseur lui a lancé : « Tu ne peux pas mettre ça. Tu veux que les garçons te fassent des remarques ? » Inès soupire : « Juste parce que j’ai des formes… » Elle ajoute que ledit proviseur impose parfois à des filles d’enfiler une blouse de chimie si elles ne veulent pas être renvoyées chez elles. « Jupe, robe, décolleté, on a droit à rien. C’est dans le règlement intérieur. Les garçons, eux, ont juste l’interdiction de porter des joggings », rapporte Léa, élève d’un lycéen privé parisien.
Aux attaques sexistes qui s’expriment à voix haute s’ajoutent celles, plus insidieuses, provenant des réseaux sociaux. 75 % des moins de 13 ans utilisent régulièrement au moins une application sociale : « Il y a du bon, comme mettre en relation des jeunes et leur permettre d’échanger sur leur orientation sexuelle et leur identité de genre. Mais aussi du mauvais, comme le cyberharcèlement », note Didier Valentin, alias Dr Kpote. « Une fille qui montre un bout de son corps ne passe jamais sous les radars », observe Oummou, élève en terminale. Pour s’en prémunir, « mieux vaut regarder que poster », conseille avec pragmatisme un groupe de lycéennes à la sortie d’un établissement parisien. Mais même ainsi, les discours sexistes infusent. Sur TikTok, des comptes aux contenus masculinistes sont ultra-suivis. Premier youtubeur de France avec ses 25,8 millions d’abonnés, Tibo InShape, colosse de 33 ans, est l’incarnation de cette pensée viriliste. Citons aussi Alex Hitchens, le « coach en séduction » aux 660 000 followers sur TikTok, qui affirme que « l’homme est supérieur à la femme ».
Réguler et éduquer
A ces contenus malaisants s’ajoute la diffusion massive d’images pornographiques. Selon une étude de l’Autorité de Régulation de la Communication audiovisuelle et numérique (Arcom) de 2023, plus de la moitié des garçons de 12 ans se rend en moyenne chaque mois sur ce genre de site. « Or, sur ces images, les femmes sont pénétrées, souvent avec violence, sans que jamais la question du consentement ne soit évoquée », dénonce Aurore Bergé, ministre en charge de l’Egalité femmes-hommes. Des vidéos qui nourrissent les imaginaires : « Ces corps musclés, ces seins énormes, ce n’est pas la réalité, analyse si justement Mélinda, élève de terminale, le problème, c’est que beaucoup de garçons l’ignorent. » Depuis le 11 janvier 2025, un dispositif, mis en place par l’Arcom, impose aux sites pornographiques de vérifier l’âge de leurs utilisateurs, sous peine d’être bloqués.
Lutter contre le sexisme passe aussi par l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Depuis 2001, chaque établissement scolaire a l’obligation de proposer trois séances annuelles. Dans les faits, seuls 15 % des élèves en bénéficient. Aurore Bergé en est consciente : « Avec Elisabeth Borne, ministre de l’Education nationale, nous travaillons à ce que ces cours soient effectués comme ils devraient l’être. » Une mesure largement plébiscitée, le rapport du HCE révélant que 9 Français sur 10 y sont favorables.
En attendant un signe fort des pouvoirs publics, les jeunes filles comptent surtout sur elles-mêmes.
D’abord en se serrant les coudes : « Dans le métro, si une femme en voit une autre se faire embêter par un homme, elle est capable de l’aborder et de faire croire qu’elles se connaissent », relate Johanna Dagorn. Certaines ont fait un tri parmi leurs amis, d’autres osent remettre les garçons à leur place. Récemment, la sociologue a assisté à une scène qui lui a donné espoir. Lors d’une intervention dans un collège, un garçon a déclaré : « Moi, ma femme, elle ne travaillera pas, elle restera à la cuisine et s’occupera des enfants. » Du tac au tac, une élève lui a répondu : « Avec tes notes, si elle ne travaille pas, vous serez mal. » Une repartie applaudie par tout le monde. Garçons compris.
Louise Auvitu. Le Nouvel Obs. N° 3148. 23/01/2025
(1) Les prénoms ont été changés.
Oui un article écrit par une femme, un point de vue qui fait la part belle à certains quartiers
Je ne savais pas qu’il existait un conseil pour l’égalité.
Merci pour l’information.
Mais alors, pourquoi ce n’est pas un conseil pour l’équité ?
Bonjour et merci Laurent pour ce commentaire…
C’est vrai que l’équité-équitable n’est pas obligatoirement signe d’egalité, mais n’est-ce pas la réalité quotidienne, et ce, même si l’utopiste n’y trouve pas son compte.
Amitiés. Michel