Parodiant Kissinger…

L’Europe, quel numéro de téléphone ?

Cette boutade attribuée à Henry Kissinger en 1970 est l’une des phrases les plus emblématiques de l’arrogance américaine ou, selon les points de vue, de la faiblesse de l’Europe.

Force est de constater que si beaucoup de choses ont changé en un demi-siècle, elle conserve une part de cruelle réalité.

Le Vieux Continent ne parvient toujours pas à parler d’une seule voix sur les sujets qui déterminent son avenir, à commencer par la guerre et la paix à ses frontières. Et l’élection de Donald Trump est d’autant plus inquiétante pour les Européens que le président-élu américain n’a même pas réellement envie de leur téléphoner, sauf peut-être à son ami Viktor Orbàn.

Depuis l’époque de la pique de Kissinger, l’Europe a certes accompli un immense chemin sur la voie de son intégration et de son élargissement ; notamment avec la création en 2009, grâce au traité de Lisbonne, d’un poste de haut représentant pour les Affaires étrangères et la Politique de Sécurité (HRAEPS).

C’est lui ou elle qui devait incarner le « numéro de téléphone » de l’Europe, la voix d’un continent aspirant à devenir l’un des pôles du monde multipolaire en devenir. Mais voilà, le beau rêve n’a pas pu totalement se réaliser.

D’abord parce que le « HR » est plus devenu une « vingt-huitième voix » que l’incarnation des Vingt-Sept. Cela n’a jamais été aussi vrai qu’avec Josep Borrell, le socialiste espagnol qui est sur le point de passer la main à l’ancienne Première ministre estonienne Kaja Kallas.

« Borrell, combien de divisions ? » pourrait-on dire en paraphrasant Staline à propos du pape.

Ses prises de position sur la brutalité de la riposte israélienne à Gaza, ou la nécessité de prendre en compte les critiques du « Sud global » sur les « doubles standards » de l’Occident, le plaçaient trois pas devant les Etats qu’il était censé représenter.

Kaja Kallas, la brillante ex-dirigeante estonienne, qui vient de passer son audition de confirmation devant le Parlement européen, a un autre problème : le monde change brutalement au moment où elle s’apprête à prendre ses fonctions.

L’Europe se trouve prise à contre-pied par le choix présidentiel de son allié – et protecteur américain, avec ses conséquences sur la sécurité européenne, la guerre en Ukraine, et le risque d’une dépendance accrue ou même d’une « vassalisation », ce mot qui plane comme une menace sur le destin européen, vis-à-vis d’une Amérique impériale.

Le choeur des voix qui proclame son engagement irrévocable au côté de l’Ukraine se fait encore entendre ; mais il existe d’autres voix en Europe aujourd’hui, celles, « Poutino-compatibles » de Viktor Orbàn, ou du Slovaque Robert Fico ; ou celle, ambiguë, d’un Olaf Scholz qui a choisi de renouer le dialogue avec le président russe pour espérer gagner ses élections anticipées en Allemagne.

Cette absence de cohésion vient affaiblir l’Europe au pire moment, quand elle devrait au contraire décider ensemble comment faire face aux vents contraires qui vont venir de Washington. Menacée de décrocher sur les plans économique et technologique, comme a récemment alerté en vain le rapport Draghi, l’Europe des Vingt-Sept court aussi le risque de la marginalisation dans un monde fait de rapports de force.

Kaja Kallas, la nouvelle « HR », a sonné l’alarme lors de son audition au Parlement européen : « Nous, Européens, n’avons parfois pas encore conscience de notre propre puissance et de nos propres ressources. Mais nous ne pouvons plus nous le permettre. » Ce n’est pas qu’une affaire de numéro de téléphone.


Pierre Haski, Nl Obs. N° 3139. 21/11/2024


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