Structurelle, la précarité étudiante

  • Alors que l’on voit partout des images de files d’attente qui s’allongent lors de distributions alimentaires à destination des étudiants, votre enquête conclut à une « stabilité » de la précarité étudiante depuis 2020. D’où vient ce paradoxe ?

F. Belghith Directeur de l’Observatoire de la vie étudiante.
Nos données ne correspondent pas forcément à l’actualité médiatique. Surtout, il faut souligner que nous parlons d’une précarité qui est structurelle et à des niveaux élevés.
Il est difficile de mesurer le phénomène car les indicateurs habituels, utilisés dans la population générale, ne fonctionnent pas forcément pour la population étudiante.

Si l’on prend des indicateurs objectifs, qui nous renseignent sur la difficulté financière proprement dite, on arrive à 10 à 15 % de la population étudiante en situation de précarité ; mais si l’on prend des indicateurs fondés sur le ressenti, sur les perceptions, c’est 25 à 30 % de cette population qui est concernée.
Si on combine les deux, ce que nous essayons de faire, on obtient un pourcentage de 12 à 13 % des étudiants en situation de vulnérabilité : un pourcentage qui reste stable depuis 2013.

  • Cette stabilité semble plutôt contre-intuitive…

On peut penser que la mise en lumière récente du phénomène en grossit un peu la perception. Mais la population étudiante demeure plutôt privilégiée, dans le sens où les catégories sociales supérieures y sont surreprésentées, même avec la démocratisation de l’accès à l’université.

D’ailleurs, quand on regarde qui sont les populations les plus concernées par cette précarité, il s’agit des étudiants issus des catégories sociales populaires, des étudiants étrangers et des plus âgés – du fait de la décohabitation. Cela dit, une des pistes d’explication, c’est le non-recours : alors que 28 % des étudiants auraient besoin d’aides, seulement 9 % en bénéficient.

Peut-être que l’accroissement des files d’attente dans les distributions s’explique par une augmentation du recours à l’aide. Une autre difficulté tient au fait, comme je le disais, qu’on ne sait pas mesurer la précarité étudiante parce que les outils habituels, basés sur les revenus, ne fonctionnent plus avec cette population qui bénéficie d’aides indirectes, par leur famille principalement.

  • Votre enquête indique que seuls 11 % des étudiants sont logés en résidence universitaire, Crous ou autres : peut-on dire que l’offre de logement social étudiant est insuffisante ?

Oui, on pourrait le dire, mais cela dépend aussi du point de vue qu’on adopte en termes de politique publique, si l’on juge que tous les étudiants devraient avoir accès à un logement réservé ou si l’on pense qu’il n’est pas possible de construire des résidences universitaires pour accueillir trois millions d’étudiants. Quoi qu’il en soit, en effet, les chiffres sont très bas, particulièrement en Île-de-France.

  • L’enquête montre aussi à la fois une dégradation de la santé mentale des étudiants depuis le Covid, et que 34 % d’entre eux ont dû renoncé à des soins pour des raisons financières. C’est inquiétant…

Il y a également d’autres raisons que financières au renoncement, les délais d’attente trop longs représentant 48 % de celui-ci. Dans le domaine de la santé mentale, la médecine universitaire tente de se développer pour y répondre, et puis on a aussi un dispositif comme Santé psy étudiant (qui finance 12 séances gratuites chez un psychologue – NDLR). Mais, il est vrai qu’à l’université comme ailleurs, cette partie des soins est un peu le parent pauvre des politiques de santé.


Olivier Chartrain. L’Humanité. Source


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