Des JO « responsables »…

Les organisateurs affichent leur ambition de préparer les premiers Jeux durables, inclusifs et solidaires. En Seine-Saint-Denis, où sont construites une grande partie des installations, on mesure déjà la réalisation mais aussi les limites de ces promesses touchant aux conditions de travail comme aux retombées économiques et sociales.

[…] M. Moussa H. termine son service. […] Il y a travaillé, au noir, pendant plusieurs mois. Ce jour-là, assis au soleil d’automne, il prend son temps. Arrivé en France en 2008, originaire du Mali, il vient d’obtenir son premier titre de séjour d’un an. « J’ai vécu toutes ces années avec la peur au ventre. Même le soir chez moi, j’avais la crainte de me faire arrêter. » Pas de papiers, mais du travail : « En quinze ans, je n’ai jamais passé plus de trois mois sans travailler. Sur les chantiers, il y a toujours besoin de sans-papiers. » Ceux des JO ne feront pas exception.

Sa carte d’identité professionnelle du secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) est toujours dans son portefeuille. Grâce à ce petit bout de carton plastifié, M. H. a pu entrer quotidiennement dans le futur village olympique au cœur du nouveau quartier Pleyel, quai de Seine à Saint-Denis. Il a été embauché sous pseudonyme par une équipe de sous-traitants de la construction, qui montait ou soldait des entreprises avec un très petit capital social, de 1 000 à 2 000 euros.

« Ça ne se passe pas dans une agence d’intérim ! C’est du bouche-à-oreille. On envoie nos documents par texto ou par WhatsApp, et le lendemain on a l’adresse. Personne ne se préoccupe de savoir si c’est vraiment notre identité. » Selon un syndicat, au moins une centaine d’ouvriers sans papiers auraient participé à la réalisation des ouvrages des JO, soit une faible part de la main-d’œuvre, puisque la construction de ces équipements a représenté près de vingt millions d’heures de travail (1).

Le parquet de Bobigny a ouvert une enquête préliminaire pour travail dissimulé après que, en juin 2022, un contrôle de l’inspection du travail a révélé la présence de sans-papiers sur le chantier. Quelques mois plus tard, dix d’entre eux — dont M. H. — ont décidé d’assigner les majors du BTP, Vinci, Eiffage, Spie Batignolles et GCC, ainsi que huit sous-traitants aux prud’hommes, pour dénoncer leur exploitation.

L’affaire a permis la régularisation de vingt-cinq travailleurs. […]

Embauchés comme manœuvres de chantier, les travailleurs sans papiers doivent être prêts à tout faire : maçonnerie, marteau-piqueur, nettoyage, décoffrage. « Chaque matin, un chef d’équipe te dit où aller. On est obligé d’accepter, sinon on est remplacé. Pour nous, c’est de la survie », souffle-t-il.

En juin 2018, les cinq organisations syndicales de salariés représentatives se félicitaient de la signature d’une charte sociale aux côtés des organisations patronales. Élaborée lors de la phase de candidature, celle-ci a même servi d’argument pour la campagne de Paris en vue de l’obtention des Jeux. Dans la foulée, un comité de suivi a été institué, coprésidé par M. Thibault et Mme Dominique Carlac’h, vice-présidente du Mouvement des entreprises de France (Medef).

Dans un communiqué de presse, le 4 mars 2021, la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo) s’engageait notamment à « encadrer des chantiers socialement exemplaires en luttant contre le travail illégal, les pratiques anticoncurrentielles, les discriminations, ou encore en garantissant la qualité des conditions de travail ».

En dépit de la charte de Solideo, les pratiques peinent à évoluer selon M. Jean-Pascal François, secrétaire fédéral CGT Construction : « Les chartes ont le mérite d’exister, mais il est évident que, si les organisations syndicales ne mettent pas la pression, ça reste au stade de la lettre d’intention. D’ailleurs, malgré les promesses, on a eu beaucoup de mal à pénétrer sur les chantiers. »

En cause : la sous-traitance en cascade et la difficulté de prouver la responsabilité des donneurs d’ordre. « C’est un problème de prix : l’entreprise générale réalise une marge sur ses sous-traitants. Or, plus vous avez d’intermédiaires, moins il reste d’argent pour ce qu’on appelle “la main”. Cette dernière a donc tendance à tricher », corrobore M. Philippe Servalli, président de la Fédération française du bâtiment Grand Paris Île-de-France.

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Début 2024, le comité de suivi de la charte sociale reconnaissait 167 accidents du travail, dont 27 graves, mais aucun mortel.

Les organisateurs des Jeux ont exclu de leur décompte les accidents et les morts recensés sur les chantiers de construction des gares du Grand Paris Express ou ceux de l’assainissement de la Seine. […]

Parmi les autres objectifs énoncés dans la charte sociale, ceux des retombées économiques locales figuraient en tête de liste. Pour la construction des ouvrages olympiques, Solideo s’engageait à rendre accessible 25 % du montant des marchés aux très petites entreprises (TPE), aux petites et moyennes (PME), ainsi qu’aux structures de l’économie sociale et solidaire (ESS), soit l’équivalent de près de 500 millions d’euros.

Surtout, les habitants de la Seine-Saint-Denis devaient bénéficier en priorité de ces retombées, puisque c’est là que se dérouleront la plupart des épreuves. Deux plates-formes — Entreprises 2024 et ESS 2024 — ont été créées en avril 2019 pour recenser les offres et accompagner les structures.

Quatre ans plus tard, le directeur de Solideo, M. Nicolas Ferrand, annonce fièrement : « Nous sommes dans les temps, dans les budgets et dans les ambitions fixées. »

À première vue, l’objectif a même été dépassé, avec en décembre dernier 780 millions d’euros engagés au profit de 2 241 TPE ou PME et 119 structures de l’ESS. En revanche, les retombées locales restent faibles. En juillet dernier, 103 millions avaient été attribués à des entreprises implantées en Seine-Saint-Denis, soit… 5,5 % du montant total.

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Le deuxième objectif chiffré de Solideo consistait à attribuer 10 % des heures travaillées à l’insertion professionnelle pour des personnes éloignées de l’emploi et des résidents des quartiers prioritaires de la politique de la ville. Sur ce plan, la mission semble remplie, avec des objectifs dépassés de 108,8 % fin décembre 2023 d’après la société de livraison des Jeux. « Le pari est doublement réussi puisque plus de la moitié des personnes vient du département », abonde M. Mathieu Hanotin, maire de Saint-Denis.

Sur le papier, l’histoire de l’association Halage ressemble à un succès inespéré. Cette structure d’insertion par l’activité économique créée il y a trente ans sur l’île Saint-Denis compte aujourd’hui 130 salariés, dont 90 en parcours d’insertion, avec pour spécialité l’aménagement des espaces verts et la réhabilitation des friches urbaines.

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Ces JO ont déjà un goût amer pour les salariés de la régie de quartiers de Saint-Denis, une association qui propose un parcours d’insertion socioprofessionnelle et un accompagnement social aux personnes les plus éloignées de l’emploi. « Après six ou sept réunions, le promoteur immobilier Icade nous a cités dans sa réponse pour la construction de treize bâtiments du village des athlètes, raconte son directeur Mathieu Glaymann. Pour nous, le marché de peinture représentait autour de deux cent mille heures sur quatre ans. Et finalement, les cinq cents salariés ont bénéficié de… zéro heure de travail ! »

Dans le cadre de la construction puis de la reconversion du quartier du village en un lieu d’habitation, en novembre 2019, Solideo choisit en effet un groupement pour réaliser l’îlot D. Une fois cédé le foncier, le groupement formé par Icade, la Caisse des dépôts et CDC Habitat engage l’entreprise SPIE Batignolles pour la réalisation de douze bâtiments. Cette entreprise, attaquée par ailleurs en justice pour travail dissimulé et emploi de travailleurs sans papiers, a choisi de ne pas octroyer le marché à la régie de quartiers de Saint-Denis.

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Autre stratégie des grandes entreprises pour remporter des contrats et répondre aux exigences d’inclusivité : créer des coentreprises sociales. Des structures nées de la fusion entre une association à but non lucratif et une entreprise privée. Dans les départements voisins du Val-de-Marne et des Hauts-de-Seine, le Groupe Id’ees a créé en octobre 2019 deux entreprises d’insertion sous cette forme : Baseo, avec Vinci Construction, et Tridev, avec EuroVia.

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À Pantin, l’entreprise Lemon Tri est, elle aussi, souvent citée en exemple de réussite : accolé au grand centre de déchets de Suez, l’entrepôt renferme de larges piles de cartons conditionnés. Fin 2021, l’entreprise de recyclage agréée pour l’insertion a été choisie pour participer à la collecte et au recyclage de dix millions de bouchons, réutilisés pour fabriquer les sièges des gradins de l’Arena et de la piscine olympique.

Récemment, elle a aussi obtenu un marché important de collecte des bouteilles en plastique sur l’ensemble des sites, confié par Coca-Cola. « On rentrait dans les trois cases : PME, ESS et locale. Donc on était le candidat idéal », sourit M. Augustin Jaclin, cofondateur de Lemon Tri. Il raconte avoir toutefois hésité à candidater à l’attribution de certains marchés : « Quand c’est du très gros pour du très court terme, il faut être sûr des retombées. Les volumes et les ordres de grandeur peuvent représenter une barrière à l’entrée si on n’a pas la capacité d’exécution. Je ne vais pas embaucher cinquante personnes et investir des millions dans du matériel sans garantie que ça ne retombera pas comme un soufflé. »

[…]

« En tant qu’élu, je considère que nous avons un rôle d’incitation positive. Je me bats pour montrer les atouts de notre territoire, mais à chacun son niveau de responsabilité. On n’est pas organisateurs de l’événement, je ne veux pas imposer de choix et je n’ai pas la capacité de contrôler ceux qui sont faits. On tirera un bilan après. » Éludant son rôle pendant l’attribution des marchés, le maire de Saint-Denis et président de Plaine Commune, M. Hanotin, sait que la question de l’héritage des Jeux se posera plus fortement encore à la fin des compétitions. Avec, en première ligne, la question des retombées économiques et sociales à long terme pour les habitants de la Seine-Saint-Denis. « Tous les emplois des JO n’ont pas vocation à être pérennisés, il faut donc construire des parcours qualifiants pour que les travailleurs en ressortent avec une meilleure capacité d’employabilité », explique l’édile. Au sein de Plaine Commune, qui regroupe Aubervilliers, Épinay-sur-Seine, L’Île-Saint-Denis, La Courneuve, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Denis, Saint-Ouen-sur-Seine, Stains et Villetaneuse, les élus portent en étendard la transformation du territoire. L’objectif : en faire « la plate-forme majeure d’accueil de tourisme en Île-de-France, en changeant notre image de marque ». « Pour cela, il faut notamment développer les métiers de l’accueil et de l’hospitalité, qui ne sont pas des secteurs délocalisables et qui bénéficieront donc aux habitants », argue M. Hanotin.

La transformation de la ville aujourd’hui composée à 52 % de logements sociaux et desservie par quatre nouvelles lignes de métro aura des conséquences sur les prix et l’accès au logement.

Le 24 juin, Vinci lançait la commercialisation des 174 appartements de sa résidence Apogée au nord du village olympique. Avec un prix moyen de 7 000 euros le mètre carré (contre une fourchette de 2 000 à 4 000 euros dans le reste du département), la plupart des habitants actuels de Saint-Denis savent qu’ils en seront exclus. […]


Margot Hemmerich. Le Monde Diplomatique. Source (Extraits)


  1. Vincent Biausque et Cécile Le Fillâtre, « Plus de 45 millions d’heures de travail pour livrer les ouvrages olympiques », Insee Analyses Île-de-France, n° 179, Saint-Quentin-en-Yvelines, 19 décembre 2023.
  2. Stéphane Mazars et Stéphane Peu, « Rapport d’information en conclusion des travaux de la mission d’information sur les retombées des Jeux olympiques et paralympiques de 2024 sur le tissu économique et associatif local », 5 juillet 2023.

3 réflexions sur “Des JO « responsables »…

  1. tatchou92 24/05/2024 / 14h18

    Si le bilan est loin « d’être globalement positif » pour les salariés sans papiers.. il apparait en tous cas moins négatif, que celui des stades construits au Qatar pour la dernière coupe du monde de foot..en termes de conditions de travail, d’accidents mortels de travail camouflés..
    Il était temps par ailleurs d’aménager la Seine Saint Denis, en logements, en structures sportives pérennes, afin que personne ne parle plus désormais du 9 3 avec dégout…et pour les investisseurs.. pour moi c’est le côté positif.

  2. raannemari 24/05/2024 / 19h42

    « Les organisateurs affichent leur ambition de préparer les premiers Jeux durables, inclusifs et solidaires. »
    Après avoir délogé les étudiants de leur chambre du Crous, « délocalisé » les SDF, les migrants, demandé aux Parisiens de bien vouloir ne pas encombrer les transports en commun pour les laisser aux visiteurs, …
    Il y a de quoi rire (jaune) !

    • tatchou92 26/05/2024 / 18h15

      oui RAANNEMARI,
      en même temps , de nombreuses administrations :
      – 1 invitent les personnels à ne pas prendre de congés pendant les JO, dont les hôpitaux… (ce qui peut se comprendre)..il faudra compenser là aussi..en monnaie sonnante et trébuchante..
      – 2 dont les agents concernés dans les transports (SNCF – RATP, réclament fort justement eux aussi des primes compensatoires.. (comme les hospitaliers les agents ont aussi des enfants scolarisés qui seront en vacances..
      – 3 Parallèlement, la Région Ile de France, gestionnaire de la RATP a choisi sur proposition de sa Présidente, Madame PECRESSE d’augmenter très fortement les titres de transports..pour cette période… les touristes et visiteurs habituels vont être ponctionnés.., il est temps de se les procurer maintenant… et de ne pas les perdre.
      – 4 les ministères devraient mettre un peu plus d’agents en télétravail, avec une modeste indemnité journalière, pour la dépense d’électricité supplémentaire générée, (ils ne seront pas dans les transports ces jours là)
      – 5 la parade sur la Seine sera sans doute spectaculaire..à la TV, mais des délégations refusent que leurs sportifs y participent par crainte des attentats, et qui verra vraiment le spectacle, à quel prix ?
      Les Personnels de la Préfecture de Police ne vont pas être à la fête.. ce jour là..
      – 6 Heureusement, les bouquinistes ont sauvé leurs « boutiques » qui font le charme des berges parisiennes..
      -7 Enfin, il faudra casser les tirelires pour assister aux Jeux… il reste des places pour les paralympiques qui semblent avoir moins de notoriété, et qui sont moins onéreuses.
      – 8 en conclusion,à la devise olympique « plus vite, plus haut, plus fort » faudra t-il demain rajouter « plus cher ! »

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