Un certain malaise !

[…] Homme [blanc !], la quarantaine, socialement intégré, je n’ai en général ni le complexe de l’imposteur ni le sentiment d’être particulièrement en danger.

Un jour, pourtant, je me suis senti minoritaire, comme expulsable de cette société hôte, la société française, à laquelle je croyais appartenir de droit depuis ma naissance.

[…]

J’étais [invité à participé à un débat] sur le plateau de BFMTV, un mercredi soir.

Il y avait là Roselyne Bachelot et d’autres chroniqueurs ; cela m’avait paru une bonne idée d’intégrer l’équipe.

Ce n’était pas hyper difficile, il suffisait de répéter que Poutine allait perdre et de se taire quand il y avait une tornade en Floride pour laisser le chroniqueur météo faire le job.

Point plus délicat, que j’ai fini par comprendre, il était permis de considérer que le gouvernement faisait des erreurs de communication, cela arrivait à tout le monde, mais en évitant de dire que sa politique pouvait être intrinsèquement mauvaise.

Justement, ce soir-là, on débattait de l’expulsion imminente, par Gérald Darmanin, de l’imam Iquioussen – cas d’école d’application de la récente loi anti-séparatisme.

Le personnage [tout comme le débat s’annonçaient] clairement sulfureux.

D’un autre côté, il avait, comme moi, toujours vécu en France. Sauf qu’il ne possédait pas la nationalité française.

J’avais trouvé dangereux et inhumain qu’on puisse ainsi priver un homme de sa terre natale, sur laquelle il avait grandi. Et j’avais dit, en m’embrouillant un peu, que l’imam faisait l’objet d’une justice d’exception raciste et islamophobe.

Je n’avais pas anticipé ce qui allait s’ensuivre : le plateau entier allait se dresser contre moi, visiblement choqué que je puisse imputer à l’État un reproche si grave, ou que je puisse oser défendre un homme [à leurs yeux] aussi indéfendable.

Ce qui m’a le plus étonné est que les attaques les plus vives sont venues d’un chroniqueur plutôt identifié à gauche : « Mais enfin, ça fait des années que l’islamisme nous pourrit la vie, pour une fois qu’un ministre de l’Intérieur agit en responsabilité ! »

On était en direct, j’avais l’impression d’assister à mon procès, la scène était glaçante.

J’avais joué jusque-là le rôle du romancier de service, celui qui pouvait à peu près tout dire, s’il ne le disait pas trop mal. J’avais eu accès à la sphère publique, et gagné le droit de parler en direct à la télévision.

[…] … j’avais pensé que je pouvais tout dire, et mieux, que ma parole pouvait changer le monde.

J’avais compris d’un coup, ce soir-là, que l’adversaire était redoutable et qu’un jour, si je continuais à lui déplaire, il pourrait me réduire au silence.

J’ai compris que j’étais expulsable – ou que de ne l’être pas, en droit, relevait d’un privilège injuste.

[…]


Aurélien Bellanger. l’Obs. N° 3101. Source (extraits)


Une réflexion sur “Un certain malaise !

  1. tatchou92 17/03/2024 / 17h41

    « les c… osent tout… c’est à çà qu’on les reconnait ».. Solidarité avec Monsieur Bellenger.

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