Mixité ou comment rebattre les cartes scolaires

En obligeant surtout en ruralité – mais la ruralité est la plus importante couverture géographique de la France – la réunion de classe composé d’élèves de différences d’âges, les enseignants font ce qu’ils peuvent, les élèves n’acquérant que le strict nécessaire.

Aux parents le choix se pose de plus en plus fréquemment : école publique ou école privée !

Les pouvoirs publics restaient désespérément muets fassent à l’ampleur grandissante du « séparatisme scolaire ».

Le livre de François Dubet et Naja Vallaud – Belkacem, titrée « le ghetto scolaire » est la traduction d’échanges entre un éminent sociologue de l’éducation est une ancienne ministre socialiste de l’Education nationale. Ce livre est une démonstration implacable que la mixité n’est pas un vain mot.


  • Quand vous avez commencé à écrire, la question de la mixité sociale à l’école n’avait pas encore fait son retour dans l’actualité. Qu’est-ce qui vous a incités à vous en saisir ?

Najat Vallaud-Belkacem : Le déclic, chez moi, remonte au printemps 2023. À ce moment-là, le conseil scientifiqueindépendant chargé d’évaluer les expérimentations que j’avais lancées, en 2015, comme ministre de l’Éducation nationale, venait de rendre ses conclusions. Elles étaient très positives, que ce soit en termes de résultats académiques, de compétences sociales des élèves et de mixité au sein des établissements concernés.

Seulement voilà, ces travaux sont réservés au lectorat restreint des revues scientifiques à comité de lecture. Je ne pouvais pas m’y résoudre. Pour une fois qu’étaient posés noir sur blanc les effets concrets de politiques publiques éducatives qui avaient été accueillies sur un ton très passionné, très critique, très suspicieux, il fallait rendre cette information accessible ! Avec François Dubet s’est engagée alors une conversation.

Nous avons travaillé main dans la main. Bien sûr, nous ne pouvions pas prévoir que notre livre sortirait-au moment où le problème du séparatisme scolaire reviendrait au coeur de l’actualité, à la faveur des déclarations d’Amélie Oudéa-Castéra…

  • Votre démonstration adopte un ton dégagé de toute indignation…

François Dubet : On a des émotions politiques qui durent quinze jours et disparaissent des radars aussi sec. En juillet 2023, on assiste à des émeutes, quelques établissements scolaires brûlent, et puis on oublie. Arrivent les enquêtes Pisa, qui montrent que la France est extrêmement inégalitaire, et puis on oublie. Ce problème qui émerge par à-coups, notre livre entend le traiter de manière rigoureuse, à partir de données robustes.

Nous ne sommes pas dans l’indignation. La politique, c’est une éthique de responsabilité. Il ne s’agit pas simplement de mobiliser des passions, mais de régler des problèmes ! Et pour ça, il faut sortir de l’imprécation. Ce livre ne donne pas de leçon de morale. On ne peut pas exiger des parents un comportement exemplaire ni balayer leurs inquiétudes.

N.V.-B.: Il n’est pas question de clouer les familles au pilori ! Devant l’ampleur du séparatisme qui mine l’école, ce ne sont pas les parents, à l’échelle individuelle, qui vont pouvoir changer quelque chose. Soyons un peu sérieux. Ce livre s’adresse aux pouvoirs publics qui ne vont pas dans le bon sens.

L’essentiel de la vie politique se résume aujourd’hui à un communiqué de presse ministériel, une annonce ostensible qui n’est pas suivie d’effets, etc. Tout le contraire du travail de terrain que je décris dans notre livre, jusqu’aux moindres détails des réunions organisées entre directeurs académiques des services de l’Éducation nationale, recteurs, conseils départementaux…

  • Le séparatisme scolaire s’est aggravé ces dernières années?

F.D.: Oui, les ségrégations se creusent. Les établissements privés ont gagné cinq points d’IPS [indice de position sociale, qui permet d’appréhender les catégories sociales, ndlr] en cinq ans.

À la rentrée 2021, 10 % des sept mille collèges concentraient à eux seuls près de 60% des enfants d’ouvriers ou d’inactifs, alors que les 10 % des collèges les plus favorisés en accueillaient un peu moins de 15 %… Si vous mettez les bons d’un côté et les faibles de l’autre, l’écart entre eux se creuse. C’est mécanique. Mais le plus terrifiant, c’est la menace civique : à terme, nous aurons deux jeunesses qui ne vivront plus dans la même société. On le voit déjà : quand les jeunes d’origine étrangère sont scolarisés dans des établissements ségrégués, ils ne sont que 60% à se dire français.

  • Vous êtes « des enfants de l’école publique », ainsi que vous le rappeiez Est-ce un préalable à la légitimité de votre parole ?

N.V.-B.: Je suis frappée de voirie nombre d’acteurs et d’observateurs qui s’expriment sur l’école publique alors qu’eux-mêmes n’y ont jamais posé un pied et qu’ils n’y ont pas mis leurs enfants. Moi, je pourrais évoquer la situation de l’école privée, a fortiori comme ancienne ministre de l’Éducation, mais je ne vous en parlerai jamais avec la même émotion. On parle de façon beaucoup plus sensible de quelque chose qu’on a soi-même vécu. Pour tenir un discours généraliste sur les politiques d’éducation, il me paraît donc logique d’avoir une expérience du public, comme 80% des élèves. D’autant que la République entretient un lien étroit avec ces écoles de la Nation.

F.D.: Moi, j’ai le privilège de l’âge ! Quand j’étais enfant, l’école privée, c’était celle des curés. Dans le Sud-Ouest, beaucoup n’y allaient pas. Donc l’affaire était réglée. Aujourd’hui, on est plutôt dans un marché scolaire où, malheureusement, les discriminations ne tiennent pas seulement à la séparation du public et du privé, mais s’expriment aussi à l’intérieur du public. Pour les familles, la stratégie consiste à choisir la « meilleure » école. Je crois que ce serait une erreur de réduire le séparatisme au privé, même s’il faut évidemment que celui-ci se conduise mieux. Jusqu’à Affelnet, dispositif parisien d’affectation au lycée, beaucoup d’établissements publics n’étaient pas sensiblement plus vertueux.

  • La mixité sociale à l’école a mis du temps à émerger comme enjeu

F.D.: En France, on vit dans un imaginaire scolaire assez étrange qui oublie que l’école républicaine fondée par Jules Ferry, en dépit de ses vertus considérables, était une école de classes.

Autrement dit, les enfants du peuple n’allaient pas dans les mêmes écoles que ceux de la bourgeoisie. Seuls quelques élèves exceptionnellement bons pouvaient s’extraire de leur milieu. Le problème de la mixité ne se posait donc pas. Avec la massification du système scolaire, dans les années 1960, le collège et le lycée ont commencé à s’ouvrir à tout le monde.

On a longtemps pensé que cela suffirait pour que l’égalité des chances se réalise. En réalité, le tri ne se fait plus en amont, mais à l’intérieur de l’école. Dans les années 1980, la question de la mixité scolaire s’est s’imposée. Le pas le plus décisif a été la création des ZEP [zones d’éducation prioritaire, devenues REP et REP+, ndlr] en 1982.

En reconnaissant que la ségrégation sociale et scolaire de certains établissements appelait des moyens supplémentaires, on rompait implicitement avec l’imaginaire d’une égalité de l’offre scolaire garantie par l’unité des programmes et des examens.

Aujourd’hui, la nostalgie pour l’école républicaine d’hier est très ambiguë. Elle peut aller jusqu’à prôner le retour des classes de niveau et même, pour certains, la séparation entre filles et garçons.

  • Quels sont les freins a une politique

N.V.-B.: Ne nous y trompons pas, ce sujet ignoré par les pouvoirs publics apparaît tellement risqué que pas grand monde n’y met spontanément le pied. La logique aurait été de ne pas passer par pertes et profits les expérimentations lancées lorsque j’étais ministre de l’Éducation nationale… mais c’est une question périlleuse.

En particulier en France, où l’on se targue d’être des amoureux de l’égalité tout en restant persuadés que la meilleure façon de sortir du lot, c’est d’écraser les autres. Cette « préférence pour l’inégalité », selon une formule de François Dubet, constitue un obstacle aux politiques de mixité sociale à l’école.

L’autre barrage, c’est le prêt-à-penser qui consiste à tout miser sur la carte scolaire. Méfions-nous de cette pensée magique qui impose d’en haut une solution unique à tous les territoires. Les mesures de sectorisation qui ont focalisé l’attention pendant trop longtemps empêchent d’innover en s’ap­puyant sur le terrain…

On n’arrivera à rien si on ne permet pas aux collectivités locales, aux équipes éducatives et aux parents de travailler ensemble.

  • Vous évoquez une « opération exemplaire » en Ille-et Vilaine. De quoi s’agit-il?

N.V.-B.: De nombreuses solutions ont fait leurs preuves, comme le fait de fusionner deux collèges, voire d’en fermer certains, d’agir sur l’offre pédagogique… Ou de mettre en place un secteur multi-collèges : à Redon (Ille-et-Vilaine), le maire, Pascal Duchêne, et le président du département, Jean-Luc Chenut, ont même réussi à associer le collège privé Saint-Joseph à leur démarche. Preuve que le dialogue et la confiance permettent de surmonter les tabous.

Prenons un autre exemple. Il faut imaginer à Toulouse cette rentrée où mille cinq cents élèves sont sortis des collèges du Mirail pour rejoindre un établissement de centre-ville. Et tout le travail d’accompagnement autour : le département qui a rendu les transports gratuits pour les jeunes concernés, les services académiques qui ont mobilisé des professeurs des écoles pour échanger sur la mixité avec les familles, une quarantaine de réunions pour embarquer les parents dans l’aventure et lever les réserves, les moyens supplémentaires octroyés à la mise en place des groupes de besoins à effectifs réduits…

  • Vous présentez cet ouvrage comme « un remède au désespoir et un antidote face au renoncement». Aujourd’hui, êtes-vous optimistes ?

F.D.: Il y a en tout cas des raisons de l’être. Grâce aux gaffes de notre récente ex-ministre le problème est sur le devant de la scène. En outre, le monde enseignant lui-même a changé. Je m’attendais à ce que les solutions portées par Gabriel Attal — redoublement, groupes de niveau, brevet transformé en concours — aient du succès. Or elles font l’objet d’un rejet massif. L’air du temps va dans le sens de ce que nous proposons, il n’est plus possible de continuer comme avant.

N.V.-B.: Je suis encore plus optimiste que François ! Maintenant que de telles mesures sont assumées au sommet de l’État, la presse fait vivre la contradiction. Elle rend audibles les arguments des nombreux enseignants qui y sont opposés. C’est aussi ça, le charme du débat médiatique.


Propos recueillis par Marion Roussel. Télérama. N° 3868. 28/02/2024


À LIRE : « Le Ghetto scolaire. Pour en finir avec le séparatisme », de François Dubet et Najat Vallaud-Belkacem, éd. Seuil, 144 p., 12,90€.


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